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Economie & Politique: Globalisation et développement d’Haïti.

Written on:juillet 17, 2013
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La politique économique haïtienne a toujours reflété l’antinationalisme des dirigeants. À de rares exceptions, ces derniers se sont montrés depuis 1804 sans personnalité et prêts à tout, pourvu qu’ils soient en mesure de garder le pouvoir. Depuis deux siècles, cette situation ne fait qu’empirer. C’est surtout le cas avec la politique de baisse des tarifs douaniers appliquée à partir de 1986. Comme nous en avons déjà discuté en 2009, cette politique est contraire à tout ce qu’enseigne l’expérience de développement de nombreux pays dont l’Angleterre ou des Etats-Unis d’Amérique (1).

L’économie agricole haïtienne sort de son mouvement cyclique régulier bien connu pour entrer dans un mouvement elliptique autour des importations. C’est le cas avec le riz, le maïs, les céréales, les œufs, les poulets, le sucre, etc. Les premières manifestations violentes de l’échec de cette politique seront les émeutes de la faim d’avril 2008 provoquées par l’augmentation des prix des produits de première nécessité, dont le riz (42%), l’huile de cuisine (55%), le pain (51%), le gasoil (31%), le kérosène (38%) et le lait (45%). Dans ce décentrement tourmenté de l’économie agraire, le président Bill Clinton admettra sa pesanteur en déclarant :

« Cela a probablement été bien pour mes fermiers de l’Arkansas, a-t-il dit, mais cela n’a pas marché. J’ai dû vivre en ayant chaque jour sur la conscience les conséquences de l’incapacité des fermiers haïtiens à produire une récolte de riz en Haïti pour nourrir leur famille à cause de la politique que j’ai menée. Personne d’autre n’est responsable (2). »

Cette situation est loin d’être paradoxale car, entre 1970 et 1998, les tarifs douaniers ont baissé systématiquement pour le riz de 50 % à 3 %, pour le haricot de 50 % à 0 % et pour le maïs de 50 % à 15 %. Les importations haïtiennes de riz, qui étaient de 5 000 tonnes en 1984 sont passées à 400 000 tonnes en 2012, soit 80 fois plus qu’en 1984. La spirale descendante a affecté même les producteurs de banane plantain de l’Arcahaie. Dans ce registre on est passé aussi du piaffement à la ruade des importations en provenance de la République Dominicaine d’où plus de 20 000 TM de banane sont importées chaque année. L’emportement continue dans d’autres secteurs tels que l’éthanol où les producteurs haïtiens de Léogane refusent de se plier et protestent (3). Ces flux d’échanges ont ébranlé bien des certitudes et aujourd’hui la République Dominicaine vend annuellement à Haïti près de 2 milliards de dollars américains, tandis qu’Haïti exporte vers ce pays moins de 100 millions de dollars américains.

Le développement d’Haïti ne peut se concevoir sans capitaux. Le pays a été la victime d’une hémorragie systématique de capitaux financiers depuis son indépendance. Les Haïtiens possesseurs de capitaux financiers hésitent à investir en Haïti car ils n’ont pas confiance en l’avenir à cause du climat politique. La crise permanente de l’économie haïtienne vient essentiellement de l’absence ou de cette faiblesse des capitaux. Ce n’est pas uniquement le capital financier qui a été gaspillé par les dirigeants haïtiens. C’est aussi le capital terrien et foncier pourtant considéré comme fondamental surtout dans le cadre d’une économie agricole. L’État marron haïtien n’a jamais pu organiser un cadastre permettant de garantir la sécurité foncière. La reconstruction après le tremblement de terre de janvier 2010 n’avance pas justement à cause de cette comédie dont nous subissons tous les conséquences.

La bougeotte incurable et peu convaincante

Pourtant dès 1990, l’ingénieur Wolfgang Kiehl de la GTZ avait attiré l’attention sur les conséquences négatives de l’absence de cadastre. Il écrivait :

« L’insécurité de la propriété foncière fait que les banques ne veulent pas donner de crédits sur les terrains vides malgré le prix cher qu’on paie. On constate un blocage systématique des projets de développement rural et urbains causé par l’absence de sécurité et d’informations précises et actuelles sur les propriétés foncières (4). »

Haïti ne peut entrevoir que les couleurs de la honte si la question du cadastre n’est pas réglée, in limine litis, sinon elle restera toujours emprisonnée dans la médiocrité. Nous pouvons tuer le temps dans la confusion et le mélange des genres, mais aucun épanouissement ne sera possible sans un ordonnancement rigoureux. Avec seulement 5% des terres cadastrées, comme l’explique Carlin Michel (5), les perspectives d’avenir resteront sombres. Les dirigeants haïtiens devraient s’attaquer à ces questions au lieu de faire semblant d’afficher une bougeotte incurable et peu convaincante.

Mais le capital le plus important qu’Haïti s’amuse à dilapider est le capital humain. Les tontons macoutes ont plongé d’emblée l’école haïtienne dans la débâcle. Le superficiel triomphe dans un déferlement d’idioties qui font des vagues. On entend n’importe quoi. Et dans les vagues sous les vagues, la société voit prendre son envol un insolent ouragan, un mouvement excédant tout souci de cohérence, dont les secousses populistes ne cessent de se tordre et de s’engloutir. Et chaque fois, ce sont des foules qui se pressent sur leur passage pour les acclamer avant de le regretter. L’élan pour la connaissance et le savoir est détourné dans la farce avec un système scolaire où 85% des enseignants n’ont aucune formation professionnelle et 30% d’entre eux ont un niveau inférieur à la neuvième année fondamentale (6). Les dirigeants haïtiens ont pris l’habitude de placer le niveau si bas sur l’échelle des valeurs que les coupables ne méritent même pas d’être mentionnés. Plus de 80% des cadres haïtiens sont actuellement en diaspora.

Un vrai montage mayimoulin

On peut prendre d’assaut le pouvoir et l’avoir mais pas le savoir. La piteuse prestation du gouvernement boute-en-train le 4 juin dernier au Sénat a foudroyé les téléspectateurs. Le gaspillage des fonds publics et des capitaux de PetroCaribe a été étalé au grand jour. Quelque chose d’insensé, de fou. Un vrai montage mayimoulin révélant les caractéristiques profondes des plus hauts sommets de l’État ! Les rares fois qu’on n’a pas entendu des platitudes affolantes, c’était pour observer une désolante imbécillité.

Le peuple haïtien veut des changements substantiels qui ne peuvent se résumer à un recyclage de produits de l’arrière-boutique duvaliériste, un Jean-Robert Estimé par exemple. En effet, ce dernier fait les délices d’une multinationale connue pour la fabrication de produits toxiques à grande échelle. Des produits tels que les PolyChloroBiphényles (PCB) donnant le cancer, des tumeurs au cerveau et le diabète ont conduit à l’abandon de la ville d’Anniston dans l’État d’Alabama au Sud des Etats-Unis, par des milliers de citoyens contaminés. Un autre produit toxique connu sous le nom « agent orange » utilisé massivement au Vietnam est également sorti des laboratoires de cette compagnie.

Aujourd’hui, cette compagnie veut donner à tout prix le coup de grâce à l’agriculture organique encore prédominante en Haïti. Selon Marie-Claude Fafard « Au début du mois de mai (2012), la firme américaine de biotechnologie Monsanto, premier producteur mondial d’organismes génétiquement modifiés (OGM), a annoncé un don à Haïti de 475 947 kilos de graines hybrides de maïs et de légumes (7). » Ces semences hybrides sont distribuées par le projet de protection des bassins versants financé par l’USAID dénommé « Watershed Initiative for National Natural Environmental Resources (WINNER) » (8). La malice populaire a vite fait de ridiculiser ce projet dirigé par Jean-Robert Estimé avec un délicieux jeu de mots en créole disant WINNER vinn WINE PEYI-A (Winner est en train de ruiner le pays). Intégrées dans le programme « Aba Grangou » du président Martelly, ces semences constituent une drogue. Une fois l’accoutumance réalisée, elles ne sont plus données mais vendues et parfois à des prix encore plus élevés que ceux des semences traditionnelles (9).

L’éternisation du néant

Au fait, il s’agit d’un coup de maître en marketing du complexe militaro-industriel dénoncé par le président Eisenhower dans son discours de fin de mandat du 17 janvier 1961. Les grandes entreprises américaines utilisent l’État américain pour subventionner leurs recherches et pour vendre leurs produits à travers la planète. Une telle démarche existe depuis que l’on a commencé à vendre le coton produit par les esclaves noirs dans le Sud des Etats-Unis à l’Angleterre comme matière première pour la révolution industrielle anglaise. Mais, cette alliance des secteurs privé et public ne saurait être acceptée quand elle s’attaque aux êtres vivants. C’est justement le cas avec des produits de la globalisation tels que les OGM qui ne peuvent contribuer à moyen et à long terme au développement économique d’Haïti.

Sous prétexte d’augmentation de la production agricole, ce sont 7,500 hectares de terres plantées en maïs et 700 hectares en riz qui subissent une néantification pour l’éternité. Le cheval de Troie des OGM sacrifie les dernières poches d’autonomie du paysan haïtien en l’obligeant à acheter les semences chaque année au lieu d’utiliser une partie de sa production comme cela se fait depuis les temps immémoriaux. Scandale confirmé par Hébert Docteur, ministre de l’Agriculture qui déclare : « Les semences hybrides proviennent du croisement de deux variétés de plantes et ne peuvent être plantées qu’une seule fois. L’année prochaine, il faut en acheter d’autres » (10). Le fait que ces semences hybrides « sont utilisées en Haïti depuis les années 1970 » ne change en rien leur nocivité. Adieu les semences paysannes et locales ! C’est « l’éternisation » du néant et de l’encanaillement.

Présentées sous une enveloppe d’affabilité, les semences hybrides sont un remède pire que le mal. On découvre qu’on est dans une immense galère quand l’entreprise Monsanto arrive à faire déclarer par le Congrès américain qu’elle est au-dessus des lois pour une période de six mois. Cette mesure a reçu immédiatement la sanction du président Obama (11). Cette bataille est perdue, mais la guerre continue contre Monsanto sous l’impulsion du Sénateur américain Bernie Sanders de l’État du Vermont (12) qui insiste pour que les produits contenant des OGM soient étiquetés comme tels dans les magasins. En Haïti aussi le combat continue. Dès Juin 2010, sous l’impulsion du Mouvement Paysan Papaye (MPP) animé par Chavannes Jean-Baptiste, « des milliers de paysans haïtiens avaient brûlé leur don de semences de Monsanto, mais des centaines de tonnes de plus sont arrivées, et en plus les pesticides, les herbicides et les engrais (13). »

Faire à soi et aux autres le plus de mal possible

Les investigations menées par l’association Ayiti Kale Je (14) révèlent que les semences hybrides sont vendues aux paysans haïtiens à des prix symboliques qui représentent 10% de leur prix réel pour une période cinq années. Comme l’explique Chavannes Jean-Baptiste (15), les semences hybrides agro-toxiques de Monsanto s’accompagnent de tout un paquet technologique (herbicides, insecticides, engrais) aux effets destructeurs sur le sol et sur l’environnement. Bien qu’il soit écrit sur les sacs que les semences hybrides de sorgho et de maïs sont impropres à la consommation humaine, des paysans les font moudre pour donner à manger à leurs poulets. Egalement le fongicide Mancozeb pour lequel il est demandé de se procurer un masque, des verres et des gants, est utilisé par les paysans sans ces protections.

La voie empruntée par les groupes de paysans engagés dans l’utilisation des produits Monsanto est opposée à celle de l’agriculture biologique et organique faisant la promotion de l’environnement. C’est malheureusement la stratégie choisie par le gouvernement haïtien dans le cadre du Conseil de Développement Economique et Social (CDES) appuyant le programme Aba Grangou. Frédéric Marcelin, à qui nous devons la formule « chacun, à l’instar du voisin, s’improvise homme d’État » (16), a écrit avec justesse et impartialité : « nous pratiquons et exerçons ce métier, cette politique, avec une constance inlassée de faire à soi et aux autres le plus de mal possible » (17). Le moins qu’on puisse dire de la stratégie Monsanto, c’est : « Adieu souveraineté alimentaire d’Haïti ». À sa place, c’est la désaccumulation et le suicide s’appuyant sur la servilité des dirigeants haïtiens à l’égard des grandes puissances pour compromettre la sécurité de la vie.

La globalisation a presque tué l’aide au développement et les transferts des émigrants sont devenus la source fondamentale de revenus pour des millions de familles dans de nombreux pays. C’est le cas en Haïti où les dirigeants n’ont pas encore compris la nécessité d’une autre approche pour améliorer les conditions de vie de leur population. Pourtant, c’est bien en diaspora qu’existe le capital financier et humain nécessaire au développement. Toutefois, la fenêtre d’opportunité est mince. Elle se retrécit particulièrement du fait que « les gouvernements haïtiens ne sont pas autonomes et ne peuvent pas formuler leurs propres politiques à partir des intérêts nationaux (18). »

L’attachement au pays natal diminue avec les nouvelles générations nées à l’étranger. Les échéances du changement se rapprochent. Les professionnels du spectacle arrivés au pouvoir restent des acteurs qui jouissent d’un moment d’éclat. Ce qui compte pour eux, c’est l’éclat. Bèl mèvèy ! Mais avec le pourrissement de la situation observée avec les scandales à la chaîne, ils ne pourront plus longtemps continuer indéfiniment avec le flou actuel. Les événements qui ont marqué l’actualité internationale ces derniers jours montrent bien que les revendications populaires ne peuvent plus attendre. Le temps des apparences est passé. Commence alors celui des profondeurs avec le peuple qui envahit les rues pour réclamer ses droits.

Credit: Leslie Péan

(1) Leslie Péan, « Les contradictions de la globalisation et Haïti », Alterpresse, 1er avril 2009.

(2) « It may have been good for some of my farmers in Arkansas, but it has not worked. It was a mistake — I had to live everyday with the consequences of the loss of capacity to produce a rice crop in Haiti to feed those people because of what I did ; nobody else. », Extrait de Ruth Messinger, « What Bill Clinton’s Mea Culpa Should Mean », Huffington Post, March 29, 2010.

(3) Myrtha Gilbert, « Le Commerce des Autres », Radio Kiskeya », 30 juin 2013.

(4) Wolfgang Kiehl, « Réflexions autour du cadastre en Haïti », Office National du Cadastre, Le Nouvelliste, 2 août 1990, p. 5.

(5) Carlin Michel, « Moins de 5% de terres cadastrées en Haïti », Le Nouvelliste, 20 juin 2012.

(6) Ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (Menfp), Programme Cadre de formation des Agents de l’Enseignement Fondamentale, P-au-P, 2005.

(7) Marie-Claude Fafard, « Des semences transgéniques : un cadeau empoisonné ? », Afrique Expansion, Paris, 3 Juin 2010.

(8) Benjamin Fernandez, « Quand Monsanto vient au secours d’Haïti », Le Monde diplomatique, Paris, 15 juin 2010

(9) C’est le cas, entre autres, avec les paysans indiens. « En 2002, ceux-ci ont dû faire face à une crise financière pour avoir investi 5 fois plus d’argent dans l’achat de semences de coton Bt (4 500 roupies par hectare au lieu de 950 roupies pour des semences traditionnelles)… », Caroline Quazzo, Eric Meunier et Inf’OGM, « Des Etats-Unis à l’Inde :
le coton transgénique tisse sa toile », Dossier Inf’OGM, n°40, Mars 2003.

(10) Haïti-Agriculture : Une campagne de printemps pour la production nationale ; A quel prix ? », Alterpresse, 27 mars 2012.

(11) David Knowles, « Opponents of genetically modified organisms in food, or GMOs, rail against provision that would limit the courts’ ability to stop food producer Monsanto from growing crops later deemed potentially hazardous », Daily News, New York, March 25, 2013. On lira aussi du même auteur « Senate GOP quashes attempt to overturn ‘Monsanto Protection Act’ », Daily News, New York, May 23, 2013.

(12) Davis Knowles, « Vermont senator continues fight for GMO labeling, defeat of Monsanto Protection Act », Daily News, New York, May 28, 2013.

(13) Haiti Chery, « Des semences empoisonnées et des herbicides encore forcées sur les paysans haïtiens », Dady Chery, 3 avril 2012.

(14) Ayiti Kale Je, Monsanto in Haiti, Part 4, March 30, 2011.

(15) « Entrevue de Chavannes Jean-Baptiste avec Nancy Roc », Metropolis, Radio Métropole, Montréal/P-au-P, 29 Juin 2013.

(16) Frédéric Marcelin, Nos douanes, Paris, Kugelmann, 1897, p. 28.

(17) Ibid, p. 29.

(18) Leslie Péan, « Les contradictions de la globalisation et Haïti », op. cit.

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