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Haiti/Crise Politique: La révélation de la vérité et la punition des coupables.

Written on:juin 6, 2016
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Leslie Péan

Leslie Péan

 Les vagues soulevées par le rapport de la Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE) marquent un retour encourageant de la conscience dans la politique haïtienne. Retour qui vient à point nommé dans un monde qui persiste à vouloir récompenser l’ignorance et à considérer le savoir comme inutile. Les malversations qui étaient sous le boisseau et qui recevaient l’appui des donateurs externes sont maintenant exposées au grand jour. Le désastre électoral apparait dans toute sa laideur et dans son toute son ampleur. Les brèches révélées ne peuvent plus être colmatées, et tout doit être repris à zéro. Curieusement, les coups de boutoir  de ce rapport, qui constitue une authentique subversion démocratique, ne sont pas à la hauteur des attentes de certains acteurs de l’opposition populaire.

Contrairement à ceux qui voudraient flétrir la Commission François Benoit pour ses recommandations présentées comme des demi-mesures, nous pensons qu’elle a fait un excellent travail, en délaissant les fausses pistes et les leurres destinés à tromper. Revoilà la conscience en voie de se trouver une place dans la politique haïtienne. L’approche proposée pour découvrir la vérité sur les élections frauduleuses du 25 octobre 2015 a l’avantage de ne pas mettre l’accent sur le coupable, que de toute façon tout le monde connaît déjà, mais sur le système de fraudes généralisées échafaudé et mis en place par ce dernier.  À cet égard, le philosophe Gaston Bachelard disait : « Il n’y a de science que de ce qui est caché[1]. » En effet, c’est ce qu’on ne voit pas et qu’on n’entend pas qui est important et doit être l’objet de la recherche scientifique. La Commission François Benoit révèle les secrets de fabrication de la magouille, ce qui est au fond du baril, au centre de l’esprit de corruption. L’analyse conduite à partir des bureaux de vote (BV) et des Cartes d’Identification Nationale (CIN) a fait émerger le vrai qu’on voulait dissimuler. Par le poids des preuves et arguments présentés, le verdict est sans appel.

 « Cui Bono » (À qui profite le crime ?)

 Selon le rapport de la Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE), « La proportion de votes irretraçables (29%) appliquée au total des votes valides (1,560,631) signifie que les BVs auraient autoriser 448,000 citoyens à voter sans pour autant dresser un procès-verbal de carence, tel que stipulé dans le décret électoral. Le deuxième élément critique est la proportion du nombre de CIN correcte comparées aux signatures et ou empreintes. Le pourcentage de fausses CIN retrouvées est de 16.2%. Pour les 1,112,600 votes retraçables (votes valides rapportés sur les PV moins le nombre de CIN inscrit à la main) 180,250 seraient de fausses CIN pour un total de 628,000 votes irretraçables. Le nombre de votes irretraçables, (628,000 votes, soit 40% des votes valides), est plus élevé que le nombre de votes obtenu par le candidat placé en tête de liste selon les résultats du CEP, plus élevé que le nombre total de vote obtenu par le deuxième et le troisième candidat, et plus élevé que l’écart entre le premier et le cinquième candidat.[2] »

On peut ajouter à ce palmarès de malheurs le fait que 29% des votes sont des votes zombies et que les listes électorales partielles (LEP) n’existent pas dans 90% des cas. En répondant à la question de Cicéron « Cui Bono » (À qui profite le crime ?), on voit clairement l’identité et les mobiles du coupable. Et l’on comprend aussi pourquoi les commanditaires de ces professionnels du crime ne voulaient même pas entendre parler de vérification.   Bien informés de la réalité et de l’ampleur des fraudes, ils se sont donc opposés dès le début à toute initiative et ont fait en ce sens une cour assidue aux parlementaires.

La Commission François Benoit pointe du doigt les responsables du gâchis. Elle ne les pique pas au vif, n’appelle pas à la vindicte contre eux, ce qui de toute façon était au-delà de son mandat. LA FORCE DU RAPPORT EST QU’IL N’INDIVIDUALISE PAS. CE SONT LES BÉNÉFICIAIRES DES FRAUDES QUI DOIVENT ETRE PUNIS SELON LE DECRET ELECTORAL. Les responsables des élections frauduleuses sont accablés par déduction mais la Commission est muette sur les poursuites judiciaires qu’il conviendrait d’intenter contre eux. Dans la même veine, elle décerne presqu’un brevet de bonne conduite, à vrai dire inespéré, aux parlementaires en s’abstenant de recommander l’annulation des législatives.   L’intrigue n’est pas décortiquée à moins que le Conseil Électoral Provisoire (CEP) décide à son tour de sévir contre les fraudeurs à tous les niveaux. On ne saurait oublier que le président Privert, le jour de son inauguration, avait déclaré qu’aucun parlementaire ne perdrait son siège. Devra-t-il revenir  sur cette promesse ? À l’approche de la date butoir du 14 juin, il est permis de se demander s’il pourra prendre le taureau par les cornes. À moins que progressistes et démocrates s’unissent pour mettre fin à la désinvolture manifestée à l’égard des fraudes.  En appelant à la mobilisation pour mettre fin à la zombification du peuple haïtien, comme le faisait remarquer l’agronome Joël Ducasse[3] le 7 mai 1986.

Nous n’avons pas d’autre choix que celui d’abandonner nos comportements complexes qui alimentent le chen manje chen et la criminalité. Autant que la reprise en main de notre imaginaire mystique est nécessaire, celle du processus électoral est incontournable. Le rapport de la Commission François Benoit a montré en clair pourquoi la communauté internationale ne voulait pas que la corruption du CEP soit consignée dans des documents qui serviront à écrire l’histoire. Des plaques d’enregistrement pour l’éternité ! Mais ne soyons pas désorientés. Le plus important demeure l’ennemi intérieur qui fait autant sinon plus de dégâts que l’ennemi extérieur.  Tout comme les Américains se rendent compte que depuis la guerre du Vietnam où ils ont perdu 58 000 soldats, trois fois plus se sont suicidés depuis lors aux Etats-Unis. Un phénomène qui se reproduit pour les vétérans des guerres d’Afghanistan et d’Iraq.  Selon Melanie Klein, « pour chaque soldat tué par l’ennemi, 25 vétérans se suicident »[4].

La société haïtienne est aussi confrontée à un comparable retour de bâton avec l’efflorescence de la « classe politique régnante de pouvoir d’État » qui depuis 1804 croit fermement que la fonction publique est la seule source de richesse au pays.  La politique économique qui s’en est suivie a dans un premier temps provoqué un déclin de l’agriculture puis une intense migration interne qui a gonflé les bidonvilles de la Capitale. Cette politique désastreuse a également conduit à l’exode massif des Haïtiens au 20e siècle. D’abord, ce sont  les coupeurs de canne allant à Cuba et en République Dominicaine. Après les boat people prennent la relève vers les Bahamas et la Floride. Puis c’est la fuite des cerveaux avec l’émigration des professeurs en Afrique et au Canada. Dans le même temps, l’émigration vers les Etats-Unis est en arrière-plan la norme morale de la population. Enfin, aujourd’hui c’est l’expatriation vers le Brésil au rythme de 2000 visas par mois. Également, l’insécurité et les enlèvements ont augmenté au point d’être devenus une industrie. Le moment est venu de se pencher sur les conditions qui font que les Haïtiens sont devenus des citoyens de l’errance  et des tueurs en série impitoyables pour leurs propres frères et sœurs.

 Combler le déficit d’être

 La Commission François Benoit n’a pas outrepassé sa mission en se voulant un redresseur de torts. En recommandant d’annuler les élections présidentielles, la Commission exprime son courage, son objectivité et un certain sens de la mesure. Aux critiques qui affirment que rien n’a changé, il importe de se référer au mandat de ladite Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE). C’est vrai que le même danger de dérive existe pour les élections à venir. Aux progressistes de continuer le combat pour éviter que les responsables de ces violations répétées et répertoriées ne s’en sortent à peu de frais.  La lutte continue ! Le verre est à moitié plein. Restons optimistes en souhaitant que la lumière de la raison soit au bout du tunnel. Contre la pensée magique des charlatans et leur musique de pacotille. Nous finirons bien un jour par combler le déficit d’être qui nous incite à « plumer la poule » en l’empêchant de crier. Un déficit d’être dont l’envers est la personnalisation du pouvoir ! Alors, le peuple haïtien cessera de tituber et marchera pour prendre les coupables au collet et les punir comme la loi l’exige.

Ainsi, toutes les réserves qu’on peut émettre sur la Commission François Benoit ne peuvent gommer cette évidence fondamentale : un hommage a été rendu à l’esprit d’indépendance. Il n’y a qu’une poignée d’irréductibles à ne pas s’en rendre compte. Face aux bailleurs de fonds qui ne voulaient pas que la corruption électorale soit étalée sur la place publique, la résistance a triomphé. Maintenant, il faut agir face à la dimension de la fraude qui a été révélée. En appliquant la moindre logique, la caducité du Parlement devrait suivre. Même pour ceux qui excellent à vivre dans un tourbillon de cynisme sans foi. Dans cette jungle où des individus agissant comme des bêtes féroces brouillent toutes les références, la dérive d’irresponsabilité qui pervertit le tissu social a pris un sérieux coup. La balle est dans le camp de la « classe politique régnante de pouvoir d’État » qui doit se dépasser pour réaliser une révolution éthique. Elle doit démontrer qu’elle  est composée d’êtres humains ayant une conscience, c’est-à-dire de personnes capables de choisir le bien à la place du mal. La voie est tracée pour la promotion de valeurs humaines à travers le  droit et la justice dans la société.

Disons pour conclure que, en faisant moins, la Commission François Benoit a fait mieux !

 [1] Gaston Bachelard, Le Rationalisme appliqué, Paris, PUF, 1970, p. 38.

[2] Rapport sur les Élections de 2015, Commission Indépendante d’Évaluation et de Vérification Électorale, Port-au-Prince, 29 mai 2016, p. 6.

[3] Joël Ducasse, « Mobilisation ou Zombification », Le Nouvelliste, mercredi 7 mai 1986, p. 5.

[4] Melanie Haiken,  « Suicide Rate Among Vets and Active Duty Military Jumps – Now 22 A Day »,Forbes Magazine, February 5, 2013.

Credit: Leslie Pean

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