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Haïti/Diasporama: Portrait de Mimi Barthélemy par Rose-Esther Guignard.

Written on:avril 2, 2015
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ro2NDLR.- Portrait écrit par Rose-Esther Guignard, une amie de Mimi  Barthélémy. Née le 18 Janvier 1985 à la Croix-des-Bouquets, Haïti. Comédienne conteuse Franco-Haïtienne vivant à Paris.«Comédienne, Conteuse, Danseuse, Rose-Esther Guignard nous propose un voyage fabuleux aux origines du conte haïtien. Artiste à l’énergie communicative,  Rose-Esther Guignard, aborde le conte comme un art total où se mêlent la danse, le chant et le récit.»

 Michèle Armand dite Mimi Barthélémy est née en Haïti, à Port-au-Prince, le 3 mai 1939 et décédée à Paris le 27 Avril 2013 à l’âge de 73 ans.

Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré Mimi: installée dans une salle de théâtre comble, la pénombre s’installe. La lumière de la scène s’allume et Mimi apparaît comme une Reine dans sa magnifique robe avec le Vévé d’Erzulie. « Cric! Crac! Yecric!  Yecrac! Yemisticric! Yemisticrac! Est-ce que la cour dort? Non! La Cour ne dort Pas! » Déjà la salle résonne, mon corps se met à trembler! Mes yeux s’écarquillent! Mes oreilles se pointent et sa voix s’infiltre en moi. Je ne bouge plus, je ne vois qu’elle! Je n’entends qu’elle! Les larmes coulent le long de mes joues, les souvenirs de mon enfance, dans ma tête, dans mon corps, dans mon ventre bouillonnent. Haïti chérie, notre terre natale, la terre de nos ancêtres, les souvenirs me font tressaillir. J’ai chaud ! J’ai froid ! J’avale ses mots, j’engloutis ses paroles. Le son de sa voix qui chante provoque une grande secousse dans mon ventre, mes tripes se resserrent. Je n’avais jamais entendu une voix pareille, pleine d’harmonie, une résonance parfaite. « Dingué ! Dingué ! Woy Woy ! Woy ! Dingué!» Sa voix m’entraîne dans  un flux infini. Elle me transporte dans un univers parallèle, je chante avec elle, sa voix et ma voix se mêlent dans un rêve idyllique.

Quand Mimi était petite en Haïti, on l’appelait «Ti Moun Fou», qui signifie “Petit Enfant Fada” en créole. Elle a toujours gardé cette soif de liberté, d’inventer, de chercher, de créer, de travailler. Elle a toujours gardé cette curiosité pour le monde, pour les autres, cette générosité de partager. Elle disait: «c’est certainement grâce à l’émerveillement de l’enfance et à la folle liberté de mon imaginaire que j’ai pu m’engager à jouer au féminin».

 Son ancêtre l’esclave Armand, s’était soulevé contre son maître Bérault, propriétaire d’une plantation à Saint-Domingue en 1791. Son fils devint général haïtien, son petit fils politicien lettré, son arrière petit fils médecin. Le père de Mimi était doyen de la faculté de médecine de Port-au-Prince.

En Haïti, les hommes qui ont lutté pour l’indépendance et la reconnaissance de leur humanité sont  toujours honorés et célébrés. Par contre, le rôle des femmes n’est pas mentionné, elles sont nommées, sans plus. Mimi avait été élevée dans cette tradition où les filles sont soumises, aiment leur père, secondent leur mari et sont bonnes chrétiennes.

 Mais si la liberté et la révolte avaient toujours grondé dans les veines de Mimi, il lui avait fallu quarante années pour devenir la femme libre et engagée que j’ai connue. Elle m’avait raconté qu’elle avait  commencé par rompre avec la religion, puis par exprimer à son père qu’il devait la respecter en tant qu’être autonome et que pour finir, qu’elle avait divorcé pour vivre sa vie d’artiste, pour ne plus être la seconde de son mari, le célèbre anthropologue, Gérard Barthélémy.

  mimiMimi conteuse, comédienne et écrivaine avait quitté son île paradisiaque pour entreprendre des études supérieures en France Métropolitaine en 1956. Elle avait vécu ensuite à l’étranger : en Amérique Latine, à Sri Lanka et en Afrique du Nord.

C’est pendant un séjour au Honduras qu’elle avait pris conscience de sa propre histoire. Elle travaillait avec les Indiens caraïbes noirs Garifunas qui créaient un spectacle en se réappropriant leur histoire oubliée après leur déportation au XVIIIe siècle.

Elle avait écrit: «Le déclencheur de ces retrouvailles s’est fait lors de la mise en scène aux côtés de Rafael Murillo Selva de Loubavagu, o el otro lado lejano en 1980-1981 au Honduras avec les Garifunas. Lors de cette expérience j’ai vécu dans ma chair pendant un an et demi les retrouvailles avec Haïti à travers la culture sœur des Garifunas.»

C’est alors qu’avait commencé pour elle cette longue quête personnelle sur son identité de femme haïtienne expatriée et ce long travail sur la voix qui l’avait amenée sur sa voie de conteuse.

Elle s’était mise à puiser dans la tradition orale d’Haïti et à tisser le français et le créole. Elle contait  pour transmettre sa culture, la partager et en être le témoin au sein de la francophonie.

C’était une femme généreuse. Chaque fois que je la voyais en spectacle, j’étais impressionnée. Elle avait une force incomparable. Toujours souriante, elle prenait du temps pour chacun de nous, pour parler, donner des conseils….  C’est elle qui m’a aidé à trouver ma place dans ce monde, moi qui ne me sentais ni haïtienne, ni française. Je me rappelle ce jour au mois de juin. Elle était venue jouer  dans ma petite ville ou je suis arrivée en France. Nous avions longuement discuté. Elle m’avait dit:- «C’est quoi cette histoire d’accent? C’est quoi ces bêtises? Tu es française-haïtienne. Mets-toi en plein milieu et prend les bonnes choses de chaque côté et fais en quelque chose. Continue d’écrire Rose-Esther. Écrire, écrire, écrire, continue d’écrire. Écrit tout.».

mimJe ne ratais pas un seul de ses spectacles. Nous nous étions retrouvées au Festival de contes EPOS, à Vendôme. Elle  était déjà sur scène. Je m’étais faufilée discrètement devant le public pour m’asseoir au sol comme un petit enfant, les yeux levés vers elle et mes oreilles grandes ouvertes. Elle m’avait remarqué et avait eu l’air surprise de me voir. Les yeux fixés sur moi, elle avait arrêté son histoire et dit avec un grand sourire aux lèvres: « Ohhh ! Rose-Esther tu es là! » Et elle avait repris le fil de son histoire. Je voyageais avec elle, au-delà des mots, des montagnes, des rivières, des mers, des paysages inoubliés. Des saveurs et des couleurs flamboyantes.

 Je l’avais rejointe ensuite à sa table de dédicaces. Elle m’avait présentée son éditrice. Je n’ai  jamais connue une femme aussi attentionnée, généreuse et avec une mémoire incomparable. Elle m’avait dit : « Rose-Esther, j’ai pensé à toi pendant mes vacances, à comment je peux t’aider. Il y a un atelier d’écriture à Paris, avec Yann Dimay, sur quatre mois. C’est très intense mais je pense que ça pourrait t’intéresser…».

 Nous nous étions retrouvées en octobre, à cet atelier. J’étais terrorisée  par l’exercice « je me souviens.»

Elle se montra très émue par le texte que j’avais écris sur ma grand-mère. Ce jour-là elle découvrait une jeune femme très fragile et sensible qui se bat, brisée par cette double culture mais avec son Haïti qui lui est très cher.

Mon regard croisa le siens et je fus complètement déstabilisée. A mes yeux, elle était une si  grande femme. Partout où je passais, j’entendais son nom, j’étais intimidée. Elle me  dit : «Rose-Esther, si tu n’arrêtes pas, je m’en vais. Pas de timidité entre nous ! ».

Je  baissais les yeux et repris mes esprits. Tout au long de cet atelier, nous nous sommes découvertes naturellement. Nos échanges ont été plus forts, plus émouvants.

Nous marchions dans la rue, bras dessus, bras dessous. Nous rigolions, nous parlions de notre Haïti chéri, de nos souvenirs. Nous chantions, la vie était belle, tout était idyllique.

 Dans le métro, nous nous asseyions face à face, côte à côte, yeux dans les yeux. Un sourire complice: nous nous comprenions…

Des fois, je faisais un détour, juste pour passer un peu plus de temps avec elle. Malgré cela, le temps filait comme l’éclair, et nous étions obligées de nous séparer jusqu’à la prochaine fois.

 L’atelier d’écriture arrivait à sa fin. J’étais la seule à écrire un monologue de théâtre sur mon enfance. Pendant ma  demi-heure de lecture à voix haute, je voyais ses yeux qui brillaient, son sourire… Elle était très contente. Elle me dit :

- « Bravo Rose-Esther. Je m’attendais à quelque chose de triste, de sombre, vu ton passé. Je suis surprise et épatée. Continue comme ça. »

Je sais que j’ai un ange là-haut. Merci de m’avoir permis de m’accrocher à notre patrimoine culturel et de m’avoir encouragée à publier « Tézin, le poisson amoureux ».

Aujourd’hui, Anne Quesemand a finalisé et édité son roman : « L’obèse, l’ange et le jumeau ». J’ai été très heureuse de voir cet aboutissement car je savais que c’était très important pour elle. Comme l’Obèse du livre, elle portait cette histoire en elle depuis si longtemps.

Tout comme elle, je me sens aujourd’hui cette fanm vayant, comme on m’a appelée en Haïti lors de mon retour en 2009. Mimi est inscrite en moi. Ma Mimi, je ne la remercierai jamais assez pour tout ce qu’elle a fait pour moi. Elle est partie trop tôt ! J’ai encore besoin d’elle.

Mon Ange, mon étoile, continue à veiller sur moi, sur nous. Tu brilleras toujours, tu scintilleras de mille merveilles.

 Aujourd’hui Mimi est une étoile filante qui veille sur nous tous. Petit comme grand nous ne pouvons l’oublier car son souvenir est gravé en nos cœurs à jamais, avec tous les contes qu’elle a racontés, écrits.

Nous pouvions l’entendre seule ou avec ses musiciens, Amos Coulanges, guitariste, chanteur ou Serges Tamas. Mimi Barthélémy était partout : dans les centres culturels, les théâtres,  les bibliothèques, des appartements, des prisons, des hôpitaux, les festivals et les  salons du livre en France, en Haïti la terre de nos ancêtres, notre perle des Antilles ainsi que  dans tous les pays francophones. Elle avait voyagé dans le monde entier pour transmettre notre patrimoine haïtien.

 Elle avait effectué tout un travail sur le conte chanté de tradition haïtienne  et avait crée un nouveau type de conte musical.

Je me souviens de « La Reine de poissons » qu’elle avait joué avec Amos Coulanges à Saint-Germain en Laye. Ce soir là était vraiment magique, sa voix faisait vibrer le public et trembler la salle. La scène était enflammée avec les vibrations des cordes de la guitare d’Amos. Et la Sirène en bòsmetal * en fond de scène. Un duo de choc, un duo flamboyant, époustouflant comme je n’en avais jamais vu de ma vie.

 Mimi possédait une énergie folle. Je me rappelle ces deux jours de formation qu’elle donnait au théâtre Antoine Vitez, à Vitry sur Seine, en septembre 2012. Elle était en résidence pour Kouté chanté. Elle avait encore pensé à moi, et m’avait invitée à venir. J’étais très touchée. Elle était très fatiguée mais toujours dévouée à son travail. Elle avait de la peine à marcher, je la tenais par le bras pour aller jusqu’au métro. Je lui disais : « mais Mimi, tu es folle regarde ton état, tu as de la fièvre, tu aurais du rester au lit ce matin ». Mais nous étions déjà au deuxième jour et la fin du stage. Quand Mimi s’engageait, elle ne baissait jamais les bras quelques soient les circonstances. Fanm Vayant, Femme vaillante. A quelle source puisait-elle sa puissance, sa fulgurance, sa force, son énergie que j’admirais tant. Comme j’aimerais connaître son petit secret sur ces points là. Mais je crois qu’inconsciemment, elle me l’a transmis.

Un jour, mon téléphone avait sonné. Je l’avais attrapé, le nom de Mimi était affiché. Mes mains s’étaient mises à trembler, et j’avais failli le faire tomber dans mon bain. Dans un souffle, j’avais répondu d’une petite voix joviale : « Allo ! Bonjour Mimi, je suis très contente d’entendre ta voix ». Nous avions échangé longuement ce jour-là. De mes projets à venir, de ses projets futurs, de notre île tropicale au soleil rayonnant. De nos souvenirs, de notre terre au sable chaud où le soleil brille et de notre mer des Caraïbes, des chansons, des contes. Nos souvenirs inoubliables, des images, tant d’images… Puis elle avait ajouté : – « Je travaille chez moi sur un roman, je ne vais pas bouger beaucoup. Appelle-moi, quand tu veux, à n’importe quel moment si tu as besoin. Je t’invite chez moi ». Le rendez-vous avait été fixé au milieu de la semaine suivante, rue d’Oran. Nous avions raccroché en même temps. J’entends encore son souffle, le son de sa voix, j’entends ses conseils, ses mises en garde. Sa voix résonne en moi et me donne des frissons. Ma première rencontre chez elle, dans son intimité. J’étais impatiente de voir où elle vivait, à quoi ressemblait son environnement quotidien. Je pensais tout simplement que j’allais être avec la Grande Mimi, la déesse d’Haïti.

La veille de cette rencontre, je n’avais pratiquement pas fermé l’œil de la nuit comme quand j’étais en Haïti et que je savais que j’avais un long voyage à faire et qu’il fallait se lever de bonne heure.

Le réveil avait sonné, c’était l’heure. Allez, hop au galop.

J’étais arrivée dans son joli jardin de paradis tropical. Face à l’entrée, mes yeux étaient tombés  sur la Sirène en bòsmetal de la Reine des poissons.

Je me sentais à l’aise dans cette  magnifique maison qui lui ressemblait. Partout, des photos, des livres, des masques haïtiens, des tableaux, des sculptures… Chaque objet racontait  une petite histoire de sa vie. Tant de choses à savoir, à découvrir et à raconter…

J’étais aux anges. C’était vraiment magnifique chez elle. Mon jardin tropical, souvenirs d’une enfance heureuse… Et puis il y a eu tant d’autres fois dans son jardin aux mille merveilles. Je venais souvent la voir dans son petit paradis caribéen près de Montmartre et de la Goutte-d’Or où elle avait recréé une maison comme celles de Jacmel, peinte en blanc et bleu.

 Je rends toujours visite à Mimi, non pas rue d’Oran dans le 18éme,  mais au cimetière de Montmartre, Paris 18ème. Entrée principale du cimetière 20 avenue Rachel. Si vous aussi vous souhaitez la saluer avec un CRIC, elle vous répondra CRAC ! Et si vous écoutez attentivement vous entendrez sa voix vous disant : « Honneur et Respect, Messieurs Dames la Société ! »

 

*Le Vévé est un graphique rituel et  symbolique que les prêtres ou les prêtresses Vaudou dessinent autour du Poteau-mitan avec toutes sortes de poudre, farines… Les Vévés peuvent aussi être brodés avec des paillettes sur des drapeaux ou des vêtements. Erzulie est la déesse Vaudou de l’Amour, de la Beauté, des bijoux, et de la coquetterie.

*Véritables génies de la récupération en Haïti, à partir de bidons de fioul corrodés, les bòsmetal font naître des sculptures et installations de fer découpé où s’entremêlent vodou, scènes de la vie quotidienne, politique et érotisme.

Chaque samedi de midi a 16 h (heure de Port-au-Prince, Haiti) suivez sur Radio CANAL+HAITI… « VODOU LAKAY » avec la Mambo Danth-carmel Danth-carmel EN DIRECT & en « SIMULCAST » Port-au-Prince/Saint-Martin (Petites-Antilles)…en cliquant>>>ici

Crédit: Rose-Esther Guigar/CANAL+HAITI

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