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Haïti/Diasporama/Littérature/: ‘Autopsie In Vivo – 3’, Roman de Nadine Magloire.

Written on:août 11, 2012
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…J’avais treize ans quand Tante Germaine s’est décidée à quitter de nouveau sa soeur Odile pour habiter avec moi une bicoque plutôt minable. Il y avait un tout petit salon salle à manger et la chambre de Tante Germaine. Je couchais dans une sorte de couloir où on avait casé mon lit et ma table de travail. Une cloison de célotex me séparait en partie du coin où nous prenions nos repas quotidiens. Nous n’avions pas de salle de bain. La chambre de Tante Germaine débouchait sur un petit bassin plat surmonté d’une douche et entouré de tôles sur trois côtés pour l’abriter des regards. L’eau était rationnée. Elle l’est encore plusieurs décennies après. Le « vannier », sorte de maître des eaux dont nous épendions, qui ouvrait et fermait les vannes, nous l’envoyait tôt le matin. Tante Germaine ne me dorlotait pas. Il me fallait me doucher à ce moment-là. Ensuite, on remplissait le bassin pour ses ablutions. Je devais me contenter de son eau savonneuse si je voulais me prélasser au lit les jours de congé.

 

Est-ce à cause de cette salle de bain très rudimentaire de mon adolescence que je rêve si souvent de douches où j’ai tant de mésaventures ? Je n’arrive pas à m’abriter des regards, ou bien je suis surprise nue, j’essaie en vain toutes sortes de trucs pour obtenir une douche libre dont la porte ferme (elles sont toujours à ciel ouvert, comme dans mon adolescence). Je veux m’isoler mais d’autres veulent aussi se joindre à moi. Ou bien, j’ai des ennuis avec la douche. Il m’arrive également de me retrouver dans un établissement public comme celui de la rue Racine, à Paris. Il y avait aussi le cabinet d’aisances qui était situé au fond de la cour. La nuit, il n’était pas éclairé. On devait apporter une lampe à pétrole pour découvrir que toutes sortes de bestioles le fréquentaient : grosses araignées noires et velues, petites araignées aux pattes grêles, anolis, cafards. Ce lieu m’effrayait. Peut-être est-ce pour cela que mes rêves sont encore hantés par ces cabinets faits d’un trou percé dans une planche. Je suis terrifiée à l’idée de m’asseoir sur un rebord douteux, d’être suspendue sur un trou béant au-dessus d’un gouffre immonde. Presque toujours la porte ne ferme pas. J’ai peur d’être vue et je ne me décide pas à soulager ma vessie. Mais n’est-ce pas tout bonnement une ruse de mon subconscient ? Ne pouvant effectivement m’abandonner à la miction dans mon lit, peut-être a-t-il recours, pour éviter cette catastrophe, à toutes sortes d’obstacles qu’il fait surgir dans mes rêves, Ce ne sont pas toujours des latrines en bois qui tourmentent mes nuits. Des waterclosets, dans des toilettes très modernes me sont tout aussi interdits d’une manière ou d’une autre. Quandj’arrive enfin à prendre possession de l’un d’entre euxet que je vais pouvoir me soulager, à l’abri des regards,un dernier obstacle surgit. Soudain, quelqu’un ouvre la porte. Et je suis sauvée. La catastrophe est évitée. Je me réveille et je vais faire pipi dans la salle de bain.

 

Ce n’est point son inconfort qui me laisse un si mauvais souvenir de cette maison. Le passage de l’enfance à l’adolescence a été pour moi une pénible expérience. Je suppose que c’est souvent une mutation difficile, mais je l’ai ressentie avec une particulière acuité. Les choses avaient en moi une répercussion plus violente que chez d’autres. Les jeux que j’avais aimés ne m’apportaient plus le même intense plaisir. Ils n’étaient plus que des jeux. Auparavant, j’y croyais passionnément. Mes poupées de carton, les plantes en pot de la véranda, les capsules métalliques des bouteilles de cola vivaient vraiment. Je leur parlais comme à des personnes. Elles étaient plus vivantes pour moi que les adultes de mon entourage. Un jour, je me suis rendu compte que mes poupées en carton étaient des choses plates. J’avais perdu le pouvoir de les animer. Elles étaient désormais réduites à leurs vraies dimensions Elles n’étaient plus que des poupées de carton. J’ai alors connu l’ennui. Plus tard, j’ai découvert le roman, les romans à l’eau de rose des éditions Tallandier. Je m’y suis jetée passionnément. D’une certaine façon, je retrouvais un monde enchanté,un monde adapté à mon nouvel état d’âme. Le roman, c’était une féerie pour adultes.

 

Je me sentais mal dans ma peau et je m’inventais un autre moi que je retrouvais le soir avant de m’endormir. Quand j’avais éteint la lumière, comme peau d’âne, je dépouillais cette affreuse enveloppe qui existait seulement aux yeux des autres. Je devenais une jeune fille belle et aimée. Je n’étais plus cette détestable Annie qui agaçait tout le monde. « Quel porc-épic ! » criait Tante Germaine, exaspérée. Et moi, je me disais que le porcépic était un animal inoffensif. La nature l’avait affublé d’une armure de piquants et il portait cette fatalité toute sa vie. Peut-être que lui aussi était un être terriblement vulnérable qui s’abritait derrière son paquet d’épines. Je n’avais pas sa chance. Je rebutais les autres mais je n’avais rien pour me protéger d’eux. J’étais une écorchée vive. Les gens voyaient en moi une espèce de scorpion toujours prêt à piquer. Mais je suis née sous le signe du verseau et son symbole est un homme ou une femme qui répand l’eau d’un vase. J’éprouvais le besoin de donner. Ces stupides gens ne le comprenaient pas. Ils ne savaient pas que j’étais emmurée en moi-même. Il y avait dans mon coeur tant, tant de tendresse qui ne trouvait pas d’emploi. Ce n’était pas de ma faute si je n’étais pas jolie, si je disais aux gens des vérités qui les blessaient. Ils ne supportaient pas la vérité et, moi, elle me sortait par tous les pores. Le mensonge me faisait horreur, il me révulsait. Je ne pouvais obtenir de moi de proférer un mot qui ne fût vrai, du moins selon moi. Pourquoi les gens redoutaient-ils tant la vérité ? Moi, ça m’était égal qu’on soit brutalement franc avec moi. Et je ne pouvais m’empêcher d’être ainsi avec les autres.

 

Pour leur rendre service. C’était moi qui leur manifestais un véritable intérêt. Pas ceux qui les flattaient. Ils le faisaient pour tirer profit d’eux. Je n’avais pas à leur mentir pour qu’ils soient bien disposés à mon endroit Je ne me souciais pas de prendre des autres. Je préférais donner. Mais ces stupides gens ne comprenaient rien. Chaque année tante Odile passait l’été à Pétion-Ville qui était encore une villégiature. C’était alors presque la campagne. Moi, j’y habitais toute l’année. Pendant les trois mois de vacances, j’allais quotidiennement retrouver ma cousine Liliane. Renée, une autre cousine, faisait de fréquents séjours chez elle. Toutes les deux avaient beaucoup d’amis qui leur rendaient visite chez Liliane. Je n’étais que « tolérée ». La compagnie de mes cousines rompait un peu ma solitude. Je ne pouvais pas lire du matin au soir pour m’en évader dans la fiction. J’avais besoin de présence humaine. Il me fallait fuir cet ennui de vivre qui collait à moi. Souvent, l’après-midi, nous nous rendions sur la place de Pétion-Ville où adolescents et adolescentes se rencontraient et où les flirts s’ébauchaient. Naturellement, moi, je n’avais pas de « boyfriend ». Je me contentais de rêver à Serge. Je le voyais rarement pendant l’année, mais jamais au cours de l’été. Je ne sais où il passait ses vacances. Tante Odile n’habitait plus sur la grande propriété. Avec son mari et ses deux enfants, elle était allée vivre avec son père devenu veuf. Quand je me trouvais chez mon grand-père, j’apercevais parfois Serge. Je restais des heures postée au balcon dans l’espoir de voir sa grande silhouette traverser le tronçon de rue que mon regard pouvait embrasser de mon poste deguet. Il habitait tout près. Avec un peu de chance, je l’apercevais parfois. Mon coeur battait très fort et j’étais heureuse pour quelques jours. Voilà de quoi mon amour s’est contenté comme aliment pendant des années ! Cela m’était égal que Serge ne m’accordât aucune attention.

 

Je me disais qu’il m’aimerait un jour. Quand j’aurais dépouillé cette affreuse enveloppe qui dissimulait la vraie Annie. Le diamant serait débarrassé de sa gangue et deviendrait une belle pierre taillée et polie, joliment sertie. Je ne savais pas comment s’opérerait ce miracle. Je n’y pensais jamais. La métamorphose se situait dans mon esprit à une époque lointaine. Je n’avais pas besoins de me soucier à l’avance de son accomplissement. Tout simplement, j’avais la certitude qu’un jour on découvrirait la vraie Annie. En attendant, je me résignais à être cette adolescente sans grâce qu’on préférait tenir à distance parce qu’elle déversait sans cesse de brutales vérités comme un volcan la lave qui sortait de ses entrailles. J’avais une conscience aiguë de mon aspect ingrat et je n’essayais pas d’y remédier. Il me semblait ridicule de tricher, de vouloir masquer l’absence de charmes par des artifices. Par quelle aberration d’esprit m’étais-je convaincue d’une telle ineptie ? À vingt ans, j’ai découvert que le maquillage et une coiffure seyante pouvaient sensiblement améliorer un visage ingrat et que des filles qui passaient pour jolies avaient seulement su habilement se mettre en valeur. Je suppose que ce même besoin qui me poussait à ne jamais mentir m’avait empêchée de tricher avec mon visage. Et puis, j’exagérais tout. J’avais fait une obsession d’une laideur nullement incurable. J’étais une élève brillante. En classe, je pouvais oublier ma disgrâce physique. Mais il se trouve qu’en Haïti les filles font leur entrée dans le monde très tôt. Adolescente, j’allais déjà au bal. Je me demande pourquoi je m’imposais ce supplice. J’étais masochiste sans doute. Lorsque les musiciens commençaient un nouveau morceau, les garçons se précipitaient sur les filles. C’était un sale moment pour moi. Je voyais toutes les autres se lever pour suivre leur cavalier et je restais plantée sur ma chaise parmi les chaperons. Parfois, quand la piste s’était remplie de garçons et de filles sautant joyeusement, un laissé pour compte comme moi s’approchait. Je secouais négativement la tête sans le regarder. Je n’aurais pas pu proférer un son. J’avais la gorge nouée par une affreuse gêne. Je ne me suis jamais très bien expliqué ces refus. Étais-je humiliée qu’un garçon songeât à moi seulement parce qu’il ne restait plus d’autres filles ? Ou avais-je peur de m’aventurer sur la piste ? Je dansais mal et le regard des gens sur moi me causait un horrible malaise les très rares fois où je l’avais fait. Pourtant, je n’ai jamais manqué un seul de ces bals où se rendaient mes cousines Liliane et Renée chaperonnées par tante Odile. Qu’espérais-je ? Je me comportais d’une manière absolument aberrante. Renée et Liliane étaient très recherchées. Elles avaient de nombreux admirateurs. Après le bal (dans ces occasions-là, Renée et moi couchions chez Liliane) toutes les deux chuchotaient interminablement dans le noir.

 

Elles ne voulaient jamais me mêler à leurs confidences. Je n’avais rien à raconter, moi. J’étais une personne sans « expérience », inexistante. Quand je me permettais une réflexion, elles m’envoyaient promener. Toutes les deux se sont mariées très jeunes. En fait, elles sont des femmes sans expériences, ayant épousé leur premier amour. Elles n’ont eu aucun point de comparaison, aucune possibilité de faire un vrai choix. Adolescente, j’étais très pieuse. Mais je n’avais aucun goût pour la vie religieuse et je redoutais d’entendre l’appel de Dieu. Les bonnes soeurs nous avaient si bien farci la tête de cet appel que je m’étais, je crois, naïvement imaginé que lorsqu’on avait la vocation, on entendait vraiment une voix en soi qui vous pressait de renoncer au monde. Je sentais que je ne pourrais supporter la discipline d’une congrégation religieuse, ni le contact quotidien avec des êtres médiocres pour la plupart et, cela, dans un espace aussi réduit qu’un couvent.

 

À seize ans, j’ai été prise d’une soudaine angoisse, l’angoisse du néant. Peut-être qu’il n’y avait rien au-delà de la mort. Peut-être que Dieu n’existait même pas. De temps en temps, le doute m’assaillait. C’était horrible. Je ressentais l’angoisse presque physiquement. Je restais immobile, comme vidée de vie. Et puis, cela se dissipait. Ma foi s’affaiblissait de plus en plus. Notre aumônier à Sainte-Rose-de- Lima à qui je m’étais confiée m’a dit tout platement de faire un « acte de foi » J’ai trouvé inepte de conseiller un acte de foi à quelqu’un qui justement sentait que celle-ci fichait le camp. J’ai cessé alors de fréquenter le confessionnal. Un jour, j’ai pensé qu’il n’y avait probablement pas d’autre vie et que le ciel était vide. Mais les croyances collent à vous comme une superstition. J’ai continué quelque temps des pratiques qui ne rimaient plus à rien. Après deux ans, je me suis dit que je devais avoir le courage d’assumer mon nouvel état d’esprit. Puisque je ne croyais pas en Dieu ni en une vie après la mort, les pratiques religieuses n’avaient plus de sens. Lorsqu’à dix-neuf ans, après un séjour d’un an à Montréal, j’ai décidé de ne pas aller à la messe, un dimanche, tante Germaine m’a punie pour  insubordination. Elle ne mettait jamais les pieds à l’église, mais, pour elle, si je rejetais les pratiques religieuses, c’était une manière de manifester mon indépendance.

 

J’ai tenu bon. Quelque temps, j’ai souffert du vide que l’absence de Dieu avait laissé en moi. Mais elle a cessé de me déranger depuis longtemps. C’est à cette époque que tante Germaine a commencé à me montrer son antipathie pour moi, jusque-là dissimulée par le souci qu’elle avait de remplir ses devoirs vis-à-vis de moi. Car ma tante est une femme de devoir. Veuve et sans enfant à la mort de mes parents, elle avait assumé la tâche de m’élever. Elle aurait pu se priver de manger pour me nourrir. Mais il ne fallait pas exiger d’elle le superflu. Et la tendresse, c’était sans doute, pour elle, du superflu. Aussi suis-je devenue cet être affamé de tendresse. Tante Germaine n’a pu supporter mes tentatives d’indépendance. Elles ont provoqué chez elle une profonde exaspération et elle n’a pas contenu son antipathie envers cette nouvelle Annie. Tout de moi est devenu suspect de mauvaise foi, voire même de méchanceté.

 

Tous mes goûts qui ne sont pas le reflet des siens, je les invente uniquement pour la contrarier. Elle ne voit en moi que malveillance. Je suppose qu’elle a toujours pensé que le destin lui avait infligé une pareille enfant pour lui permettre de se sanctifier et de gagner très vite l’état de haute spiritualité qui vous permet de ne plus revenir sur terre. Elle croit à la réincarnation. Elle est très entichée des doctrines hindoues.

 

J’étais une enfant pas très commode, mais pas tellement moins que les autres. D’ailleurs, Tante Germaine s’occupait peu de moi. J’étais abandonnée aux bonnes qui se succédaient. Elles avaient fort à faire pour m’habiller et me coiffer. C’était généralement la bagarre entre nous à ces moments-là. Mais, maintenant, je constate que c’est chose courante chez les petits Haïtiens. Ils se comportent comme des poulains sauvages qui hennissent et se cabrent quand on essaie de les dresser. Mais à part les moments de la toilette, j’étais une enfant paisible, jouant presque toujours seule. Il m’arrivait de me battre avec ma cousine Liliane et je la mordais très fort. C’est qu’elle était plus vigoureuse que moi et la mordre était la seule façon de la faire lâcher prise. Tante Germaine me donnait toujours tort. Pas une fois dans la vie elle n’a pris mon parti. Jamais. J’avais d’avance tous les torts. Elle ne m’aimait pas. Tout simplement. Ne pas être aimé d’une mère, c’est une malédiction qu’on traîne après soi toute la vie.

 

Pourtant, j’étais très attachée à Tante Germaine. Presque morbidement, à l’adolescence. Je me réveillais parfois avec le sentiment qu’elle était peut-être morte. Je restais de longues minutes terrassée par l’angoisse. J’essayais de me raisonner, mais, n’en pouvant plus, je quittais mon lit. J’entrouvais la porte de sa chambre, le coeur battant. Elle avait le sommeil léger; je craignais qu’elle ne m’engueulât si je la réveillais. Au bout d’un moment, mes yeux s’habituaient à l’obscurité et, anxieusement, j’essayais de percevoir le souffle de Tante Germaine. Quand j’avais pu saisir le mouvement à peine perceptible de sa poitrine, l’angoisse desserrait son étau et, rassurée, je retournais me coucher. Ces peurs subites, ce n’était pas normal. Ni cette sensibilité à fleur de peau. Je ressentais physiquement la douleur des autres. Je ne pouvais entendre parler de blessure sans éprouver une pénible sensation aux jambes. La misère des gens m’était insupportable. Je ne suis plus aussi sensible mais je ressens encore douloureusement mon impuissance à aider les autres, à empêcher la faim et la souffrance pour des millions d’êtres. L’injustice et la cruauté me révulsent et j’ai mal pour ceux qui les subissent. Je voudrais être Dieu et changer le monde. Il n’y aurait plus d’exploiteurs ni d’exploités, plus d’infirmes, plus de malades, plus de gens qui ont faim. Mais je ne suis pas Dieu et s’il existe, il se fout bien de nous. Pendant l’année que j’ai passé loin de tante Germaine à dix huit ans, j’ai vécu dans une sorte d’hibernation. Le grand froid de Montréal et l’angoisse d’être séparée d’elle avaient brisé en moi tout ressort. J’ai connu un engourdissement voisin de l’hébétude. Je n’allais pas à mes cours. Je restais dans mon lit, blottie sous mes couvertures, prostrée. Au point de vue études, ce fut une année zéro. Nous étions six en classe de philosophie.

 

Encore un rêve qui hante mes nuits. Je suis de nouveau au collège Marie de France avec mes anciennes compagnes de classe et, cette fois, j’essaie de briller, de leur montrer que je ne suis pas l’idiote qu’elles ont cru. Je me rappelle que l’une d’entre elles, douée pour le dessin, avait fait une caricature des élèves de la classe. Nous étions toutes des ânes. Moi j’étais, dans un coin, de la salle, un âne qui roupillait. C’est vrai que j’étais constamment dans une espèce de somnolence. Déjà, à cette époque, je me réfugiais dans le sommeil quand j’étais angoissée. J’étais si affreusement mal dans ma peau, si seule, si incapable de communiquer avec les autres. Une barrière de chair infranchissable me séparait d’eux.

 

À quinze ans, j’ai eu le coup de foudre pour la physique. J’ai décidé de me consacrer plus tard à la recherche scientifique. Auparavant, je pensais faire des études littéraires. L’année du baccalauréat, première partie, j’ai été absurdement convaincue qu’on ne pouvait être à la fois brillante dans les études et heureux dans le monde. J’ai pensé que le destin répartissait les chances en parts égales. Il existait une sorte de loi de compensation. Tu brilles dans les études ou tu as du succès dans le monde.

 

Petit à petit, j’ai relâché le travail scolaire. J’ai cessé d’avoir de très bonnes notes. Cela m’était égal. J’imaginais qu’en compensation ma vie dans le monde allait changer. Mais rien ne changeait. Le succès mondain ne venait pas. Aucun garçon ne s’intéressait à moi. Et j’ai failli rater le premier bac à cause d’une note éliminatoire enmathématiques. C’était pourtant une matière où j’avais été brillante. J’ai été repêchée, ma moyenne générale étant assez élevée. Par ailleurs, le problème posé ne faisait pas partie du programme selon certains professeurs. Il y a eu contestation. Ce demi échec a été un choc pour moi. Je m’étais obstinée à résoudre le problème en question que j’avais eu la chance de voir la veille avec le professeur particulier d’une compagne de classe. Il avait sans doute su que nous l’aurions à l’examen. Déjà, à cette époque, je ne savais pas être raisonnable et renoncer aux choses impossibles. Bêtement, je me suis obstinée à résoudre le problème puisque j’avais eu la chance de le voir la veille. J’ai négligé les autres questions faciles qui valaient bien moins de points, mais m’auraient évité l’humiliation d’une note éliminatoire. Cette malchance m’a accablée. J’étais déjà suffisamment convaincue de ma déveine. Ce demi échec au bac, première partie, m’a profondément marquée.

 

À Montréal, au collège Marie de France où j’ai fait mon année de philosophie, je n’étais pas autorisée à subir l’examen final n’ayant pas le premier bac français. A mon retour du Canada, je n’ai pas tenté d’obtenir la deuxième partie du bac haïtien. Les examens n’avaient plus aucun sérieux. Les candidats copiaient les uns sur les autres. Les surveillants fermaient les yeux. Je ne croyais plus en la valeur des parchemins. A l’époque, ce n’était pas si important pour une femme de posséder des diplômes. J’avais renoncé à une carrière scientifique. Je ne savais pas que je regretterais amèrement de ne pas avoir ce deuxième baccalauréat. Plus de deux décennies ont passé et, souvent, la nuit, en rêve, je suis de nouveau en classe à Sainte-Rose-de-Lima et je me demande si je vais tenter l’examen. Je n’ai pas vu tout le programme; je risque encore un échec. Finalement j’y renonce. Pourquoi ces rêves persistants ? Il y a longtemps que je ne me soucie plus de ce bac, deuxième partie, que je n’ai pas eu…

 

A suivre…

 

 

 

 

 

 

 

Crédit: Nadine Magloire

 

Tous droits réservés Aout2012@Nadine Magloire/CANAL+HAÏTI

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