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Haïti/Diasporama/Littérature: “Autopsie In Vivo – 4”, Roman de Nadine Magloire.

Written on:août 18, 2012
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…Si tout de suite après mon entrevue avec l’attaché d’immigration, j’avais eu l’autorisation de partir, je ne me trouverais pas dans cet affreux dilemme. partirai…partirai pas…Je n’en dors pas la nuit. Tantôt je suis sûre de préférer n’importe quoi à la vie que je mène ici, tantôt j’ai peur. Peur de repartir à zéro dans une ville inconnue. Je n’ai plus vingt ans après tout. Je me suis habituée à un certain confort, une certaine sécurité. Je ne me sens plus capable d’affronter les aventures vécues quelques années auparavant. La vie de bohème à Paris, Londres, Zurich…J’évoque ce temps-là avec une certaine nostalgie. Probablement parce que j’étais dans la vingtaine et si pleine d’espoir, malgré tous les avertissements du destin. Je raconte volontiers les bons moments et les  expériences intéressantes que mes voyages m’ont apportés. Les mauvais souvenirs, les plus nombreux, se sont un peu estompés avec les années. A mon retour à Port-au-Prince, ils étaient terriblement cuisants et j’avais pris le parti de ne plus bouger, de m’accommoder d’une vie un peu végétative, mais sans risques. Depuis quelque temps ma situation matérielle s’est améliorée. En plus de mon emploi dans un ministère, je fais de la radio, ce qui constitue un appoint substantiel à mes faibles revenus de fonctionnaire. La plupart de mes compatriotes ont quitté le pays parce que la misère les acculait à s’expatrier ou parce qu’ils ne supportaient pas un train de vie médiocre. Haïti, pour eux, c’est le paradis, mais à condition de pouvoir vivre dans une confortable aisance. Je déteste cette vie axée uniquement sur le bien-être matériel, la facilité. Faire partie d’une élite sociale n’a aucun attrait pour moi. Je considère avec un peu de pitié ceux qui s’appliquent par tous les moyens à grimper quelques échelons. Ça n’a pas de sens de souhaiter si ardemment la considération des gens. Être quelqu’un aux yeux des autres parce qu’on a un compte en banque confortable, une grosse bagnole, une maison cossue, quel dérisoire triomphe! Au sens sartrien, l’enfer ce n’est pas les autres pour moi. Autrui n’est point un miroir qui me renvoie mon image. J’ai aimé l’anonymat des grandes villes. Quel délice ne plus vivre en fonction des gens, n’avoir à rendre compte de ses actes à personne. En Europe, j’avais  adopté une coiffure commode : cheveux très courts et «nature», c’est-à-dire frisés. C’était bien avant la mode « afro ». Ici, il me faut me tirer les cheveux au peigne chaud ou à l’aide de la permanente à défriser. À la piscine et à la mer, mon plaisir est gâché par un bonnet de bain qui me serre la tête et, avec l’effet combiné du soleil, me flanque la migraine. Mes cheveux mouillés en séchant sans mise en plis se révèlent dans toute leur nature et il faut s’appliquer à cacher la nature autant que possible. Les cheveux crépus me grossissent les traits, du moins, il me semble et, indubitablement, le canon blanc est le modèle de la beauté dans ce pays de nègres. Poudre de riz sur le visage, rouge aux lèvres…tous ces artifices me sont devenus seconde nature, au point que mon nez se met-il à luire un peu, cela me fiche quasiment un complexe. Je ne suis pas coquette, à vrai dire. Que les femmes  trouvent du plaisir à  prendre  soin de leur visage et de leur corps pendant des heures, je ne le comprends pas. J’accorde à ma personne le minimum de temps indispensable pour ne pas être une mocheté. Je souhaite tout de même plaire aux hommes. Si je ne cherche plus le grand amour, je n’ai pas renoncé à faire l’amour et il faut bien jeter la poudre aux yeux des hommes, faire illusion. Quand on n’est pas vraiment belle, on doit arranger un peu la nature pour attirer ces futiles mâles qui donnent plus d’importance à un joli minois qu’à l’intelligence d’une femme.

Une amie à l’homosexualité agressive m’a proposé de lancer à Port-au-Prince le Mouvement de libération de la femme  (MLF) et de commencer par un grand feu de soutiens-gorge sur la place des Héros de l’Indépendance. C’est une idée séduisante. Mais les femmes haïtiennes sont encore au stade de la supériorité masculine acceptée sans la moindre réticence. De même que les rois l’étaient de droit divin. Il y aurait vraiment trop à faire pour qu’elles prennent conscience de l’absurdité de ce dogme de foi : l’homme est le maître et la femme sa docile servante. Dieu l’a voulu ainsi. On ne change pas l’ordre des choses quand c’est la nature qui l’a prescrit. La femme n’est-elle pas un être fragile qui a besoin de la protection de l’homme fort et tellement plus intelligent? Et puis, pourquoi faire? Je me le demande parfois. Les femmes haïtiennes ne se plaignent pas de leur sort. On ne réveille pas les somnambules. Être l’égale de l’homme et s’assumer soi-même complètement, après tout, est-ce si désirable? L’irresponsabilité, c’est tellement plus confortable.

Ne pouvant rien changer dans mon pays, j’ai pris le parti de m’en aller. J’ai besoin de vivre dans une ville où les gens ne croupissent pas dans une médiocrité heureuse, acceptant sans broncher que le pays se dégrade constamment,  que la corruption s’étale quasiment au grand jour. Port-au-Prince, c’est un patelin pour abrutis ou pour touristes.  La dolce vita au soleil, les ébats à la piscine, à la plage,  pêche sous-marine, ski nautique, les boîtes de nuit, son nom à la rubrique « Au fil du temps » ou « Port-au-Prince Aujourd’hui », voilà sans doute, de quoi procurer des vacances enchanteresses, mais à longueur d’année, ça ne peut contenter que des cervelles vides. D’ailleurs, très peu d’Haïtiens profitent vraiment de ces agréments. La plupart d’entre eux sont trop pauvres, les autres ne sortent pas de leur routine : boulot, drive-in ciné en famille, boîte de nuit occasionnellement, football pour les messieurs, parlote parties, côté dames. Il fut un temps où, dans les réunions, je me réfugiais auprès des hommes pour éviter les sujets de conversations typiquement « féminins » : recettes de cuisine, chiffons, enfants. Mais maintenant les hommes ne parlent plus que de football; ils discutent, à n’en plus finir, les moindres détails du plus récent match vu à la télévision. Ce programme de vie  est pour moi d’un mortel ennui. Je me soûle de musique et je lis jusqu’à être abrutie. Après quoi, je sombre dans le sommeil et vit en rêve une vie tellement plus riche que la vraie. Je me demande pourquoi mon existence nocturne ne serait pas considérée comme la véritable. Non, impossible de continuer ainsi. Mais quel dommage que l’hiver soit si long et si rigoureux à Montréal. J’en ai gardé un souvenir cuisant! J’y avais goûté lors d’un séjour au collège Marie de France où j’avais fait ma dernière année du cours secondaire (philosophie).

En attendant que l’ambassade du Canada m’avertisse que j’ai enfin le visa d’ «immigrant reçu», je fais mon plein des plaisirs de l’île enchantée, la «perle des Antilles», appellation qu’il faut beaucoup d’indulgence pour concéder à ce patelin. Les touristes peuvent-ils ne pas voir les rues transformées en poubelles, les bourbiers, l’asphalte défoncée, les mauvaises odeurs, les hommes urinant contre n’importe quel mur ou les femmes  accroupies pour pisser en plein quartier commercial, les mendiants qui les harcèlent, les robinets d’où l’eau ne coule pas dans des chambres à cent cinquante dollars par jour? Le « welcome » chaleureux du groupe de musiciens qui les accueillent au son du tambour et des tchatcha à l’aérogare et dans les « shops » où l’on vend les articles de l’artisanat haïtien, le soleil, la piscine, les deux ou trois plages (qu’ils ne peuvent atteindre qu’après un assez long trajet, sur une route détestable), est-ce assez pour qu’ils se croient au paradis?

Bien sûr, Port-au-Prince vue, de Boutilliers, est très belle et la nuit quand les lumières scintillent, on pourrait s’imaginer avoir à ses pieds une grande cité.  Mais, en réalité, que de maisons sordides ou affreuses s’alignent le long des rues à l’asphalte creusé de « nids de poule » ou bien sans asphalte, boueuses quand il a plu, ou alors on reçoit la poussière à plein nez au passage des voitures pen dant la saison sèche, qui, cette année, s’attarde. Des monticules de boue et de détritus jonchent le bas de la ville après chaque averse à cause des égouts qui dégorgent leur trop plein sur la chaussée. Il y a aussi ces gosses en guenilles et ces adultes la main toujours tendue. La mendicité est devenue un métier comme un autre.  Pour arriver à l’hôtel Beau Rivage  j’ai longé la rue Pavée où on est sans cesse accroché verbalement par ces femmes, dépoitraillées, affalées sur le trottoir, un bébé pendu à un sein flasque. Elles m’irritent assez. Je leur en veux d’avilir la nature humaine par leur abjection. Leur misère ne me touche pas. Si on leur proposait du travail, elles refuseraient. Elles préfèrent se vautrer sur le trottoir toute la journée à attendre qu’on leur fasse l’aumône. Souvent le bébé pendu à leur sein a été loué pour quelques centimes…

 

A suivre…

 

Crédit: Nadine Magloire

 

Tous droits réservés Aout2012@Nadine Magloire/CANAL+HAÏTI

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