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Haïti/Economie et politique : où est passé l’argent du pétrole vénézuélien ?

Written on:novembre 30, 2018
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pointFronde. Les Haïtiens exigent que leurs dirigeants, qui ont détourné les fonds tirés de l’accord PetroCaribe, rendent des comptes.

Rien ne semble pouvoir arrêter la fureur des Haïtiens, pas même les trois morts (onze selon l’opposition) du week-end dernier. Les manifestants réclamaient la démission du président Jovenel Moïse, soupçonné d’avoir détourné de l’argent du pétrole vénézuélien. Mardi, à Jacmel, ceux qui se sont baptisés PetroCaribe challengers sont redescendus dans la rue, exigeant à nouveau que la lumière soit faite sur la dilapidation des fonds. La mobilisation ne paraît pas près de faiblir et le Twitter haïtien est envahi par le hasthag #PetroKaribe, de l’espagnol créolisé.

PetroCaribe, un pacte de sécurité énergétique, a été lancé il y a treize ans par le Venezuela. Ses conséquences, dans les pays signataires, n’ont pas été à la hauteur de ce qu’espéraient leurs citoyens, dont des dirigeants peu scrupuleux ont sous-estimé la réaction. Le 29 juin 2005, le président Hugo Chávez, qui termine son second mandat, crée cet accord de coopération énergétique. Il s’agit de vendre, à des pays d’Amérique centrale et des Caraïbes, du pétrole à des conditions préférentielles. Une partie est payable immédiatement. Le reste doit être réglé dans les 25 ans, à un taux d’intérêt de 1 %, avec deux ans de période de grâce dans le cas de Haïti.

Au service du clientélisme

Certains pays paient une part en nature. Cuba a ainsi gratifié la République bolivarienne de médecins, professeurs, cadres militaires et dans les renseignements. La République dominicaine envoie du sirop de glucose et des haricots noirs. Le Nicaragua rembourse en donnant viande, thon, haricots, lait et du maïs pour la farine des arepas vénézuéliennes, des galettes. Les gouvernements de ces pays pauvres peuvent revendre le pétrole pour financer des investissements, en particulier des infrastructures. En théorie. Au Nicaragua, la manne pétrolière a certes été utilisée pour installer l’électricité, distribuer aux sympathisants sandinistes des porcs, volailles et toitures en zinc. Ce qui en faisait un formidable outil de clientélisme. Mais la plus grande part était notoirement confisquée par la famille du couple régnant, le président Daniel Ortega et sa femme, la vice-présidente Rosario Murillo. Leur fils aîné, Rafael Ortega-Murillo, supervise d’ailleurs les rapports avec le Venezuela et l’Alba et Albanisa, la compagnie qui gère le pétrole.

PetroCaribe s’ajoute à l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), qui promeut aussi une plus forte intégration régionale. Tous deux sont des armes politiques redoutables pour répandre ou consolider le « socialisme du XXIe siècle » de Chávez. Au fil des années, Antigua et Barbuda, les Bahamas, Bélize, Cuba, la Dominique, le Guatemala, le Guyana, Granada, Haïti, le Honduras, la Jamaïque, le Nicaragua, la République dominicaine, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, le Salvador et le Surinam ont adhéré à PetroCaribe. Le Guatemala s’est retiré en 2014 et le Bélize, en 2017, en raison de l’effondrement de la production pétrolière du Venezuela, qui l’empêche de respecter ses engagements.

En Haïti, un milliard d’investissement annoncé

En juin 2018, le Venezuela qui, d’après José Bodas, à la tête du syndicat pétrolier Futpv, ne produit plus que 1,172 million de barils par jour (contre 3,480 en 1998, à l’arrivée au pouvoir de Chávez), a annoncé qu’il suspendait ses livraisons à Antigua et Barbuda, la Dominique, le Salvador, Haïti, le Nicaragua, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et Saint-Kitts-et-Nevis. Il continue à fournir Cuba, le mentor politique. « On leur envoie 50 000 barils par jour au lieu de 100 000, détaille José Bodas. Pour y arriver, on achète du pétrole aux États-Unis et au Mexique. C’est un scandale, nous sommes un pays énergétique devenu importateur. »

Le robinet s’est tari, or dans beaucoup de pays, le pacte n’a permis aucune amélioration à long terme des conditions de vie des populations. Haïti a signé sa participation en mai 2006, sous la présidence de René Préval. Entre septembre 2008 et janvier 2016, 1,7 milliard puisé dans les fonds de PetroCaribe a servi à des projets de développement. Laurent Lamothe, Premier ministre entre 2011 et 2014, sous la présidence de l’ancien chanteur Michel Martelly, s’en est félicité dans un rapport de décembre 2014 : « La transformation d’Haïti à travers les grands travaux de reconstruction avec les Fonds PetroCaribe. »

La première page ose : « L’administration Martelly/Lamothe valorise la transparence et la reddition de comptes. » Le propos se précise ensuite : « Dans un pays où l’accès au crédit est limité, la reconstruction [après le tremblement de terre de 2010, NDLR] s’est avérée difficile, malgré le soutien des partenaires internationaux. Le programme PetroCaribe nous a aidés à cette fin et nous a permis de financer de nombreux projets de reconstruction… Notamment d’établissements gouvernementaux et civiques : ministères, hôpitaux, cliniques, centres communautaires et écoles ; et la reconstruction des infrastructures de base du pays : routes, ponts et aéroports. » En tout, 234 projets, pour un montant de 1,2 milliard de dollars, dont 957 millions ont été payés (79,43 %).

Deux milliards de dollars détournés

Mais en août 2016, le rapport d’une première commission sénatoriale dénonce la « mauvaise gestion des fonds PetroCaribe ». Suit une deuxième commission, qui, en novembre 2017, sort un rapport de 647 pages. La conclusion est qu’au moins deux milliards de dollars ont été détournés et que quatorze fonctionnaires, anciens ministres et Premiers ministres et industriels sont impliqués. Nombre de projets n’ont jamais vu le jour et des sommes bien trop importantes ont été mobilisées pour de petits projets. Le rapport couvre la période de 2008 à 2016, où se sont produits cinq ouragans et un tremblement de terre. René Préval et Michel Martelly ont appuyé leurs Premiers ministres, Jean-Max Bellerive et Laurent Lamothe, qui ont approuvé des projets puisant dans les fonds PetroCaribe. « Les résultats, pourtant, étaient très peu convaincants et donnaient ainsi naissance à des doutes inquiétants quant à la gestion du fonds PetroCaribe », énonce le rapport.

Bellerive et Lamothe figurent parmi les suspects, de même que l’ancien ministre des Finances et du Commerce, Wilson Laleau. Le rapport cite des fonds déboursés pour 16 kilomètres de route, quand seuls 10 kilomètres ont été construits, un contrat signé entre le ministère de la Santé et un mort, des dépenses de ministres non justifiées, et des dizaines de millions de dollars versées à des entreprises dominicaines et haïtiennes après le tremblement de terre pour construire des routes, des logements ou des ministères dont on attend toujours l’apparition. « PetroCaribe est un accord financier, insiste Evalière Beauplan, président de la Commission. Il ne s’agit donc pas d’un don mais d’un prêt que les générations futures devront rembourser intégralement. La dette externe d’Haïti, qui, depuis la création des institutions de Breton Woods, jusqu’à son effacement en 2004, n’avait jamais atteint ce niveau, est remontée en moins de dix ans au double. » Il a donc été envisagé qu’Haïti rembourse sa dette en produits industriels ou agricoles. Après le tube « Danse Petro » où le chanteur Don Kato brandit une corde pour ligoter les voleurs, et quelques protestations de citoyens consternés, le gouvernement a passé le rapport à la Cour supérieure des comptes. Puis, plus rien. Aucun ministre n’a été inquiété.

« Où est l’argent de PetroCaribe ? »

 C’est le tweet de Gilbert Mirambeau, réalisateur, le 14 août 2018, qui réveille les Haïtiens. On l’y voit, les yeux bandés, tenant un carton où est écrit « Kot Kòb Petwo Karibe a ? » soit « Où est l’argent de PetroCaribe ? » L’ouragan du challenge

#KotKòbPetwoKaribeA, ou #PetroCaribeChallenge, déferle sur l’île. Il est suivi par le premier sit-in, le 24 août, devant la Cour supérieure des comptes de Port-au-Prince. Ensuite, les manifestations se multiplient sur l’île. Le 17 octobre, ils sont des dizaines de milliers. Dimanche, ils auraient été plus d’un million.

 Les réseaux sociaux continuent à s’enflammer. Les Haïtiens enquêtent eux-mêmes sur les réalisations citées par Lamothe dans son rapport de 2014 et postent des photos montrant l’avancement (ou l’inexistence) des travaux. Ainsi du ministère des Affaires étrangères, pour lequel 26 millions de dollars ont été dépensés, ou du stade de Saint-Louis du nord (5 millions de dollars), dont on attend toujours la matérialisation. Cet argent aurait pu se transformer en écoles, routes, hôpitaux pour Haïti, pays classé 168e sur 189 pour le développement humain. Le dernier de la Caraïbe.

 

Crédit: Claire Meynial/LePoint

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