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Haïti/Enquêtes/Diasporama: Autopsie d’un projet torpillé par l’État haïtien.

Written on:septembre 30, 2012
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Autopsie d’un projet torpillé par l’État haïtien

S.O.S. pour la reconstruction de l’Ecole Nationale d’Infirmières de Port-au-Prince

« Le séisme qu’a subi [Haïti], le 12 janvier 2010, a complètement détruit l’École d’infirmières de Port-au-Prince (ENIP). Une volée estudiantine (90) a alors disparu sous les décombres de l’école ainsi que trois professeurs. Réuni à l’initiative d’une infirmière haïtienne (…), un groupe informel de soutien a alors pris la décision d’accompagner la reconstruction et la reprise de l’exploitation de l’ENIP. Des contacts ont parallèlement été pris avec l’Hôpital universitaire adjacent, également détruit en grande partie lors du séisme, et des besoins de formation continue et spécialisée ont également été évoqués. »

Junia Barreau

Junia Barreau

Ce qui précède est le propos introductif d’une esquisse de projet de reconstruction l’École nationale d’infirmières de Port-au-Prince (ENIP). Les documents relatifs à ce projet nous ont été récemment soumis par sa principale instigatrice. Plus précisément, la reconstruction de l’ENIP est un ambitieux projet porté et financé par une coalition d’organismes suisses, dénommée ‘’groupe suisse de soutien’’, qui comprend la Croix-Rouge suisse, l’Institut et Haute École de la Santé La Source (Lausanne), l’Association suisse des infirmières, le Conseil international des infirmières dont le siège social est à Genève, Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), Terre des Hommes Suisse (déjà présent en Haïti), Hautes écoles de santé – sociales (HES-SO réunit six écoles d’infirmières de la Suisse romande). D’autres partenaires non-suisses, notamment la ‘’Haitian American Nurses Association’’ des États-Unis, se sont greffés au projet. Les principaux interlocuteurs et partenaires haïtiens locaux ont été impliqués dès le départ. Les courriels échangés en font foi. Au premier chef, le Ministère de la Santé publique et de la population, ainsi que la direction et le corps professoral de l’ENIP, l’Association nationale haïtienne des infirmières, la direction des soins de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (lieu de stage des infirmières). Le rectorat de l’Université d’État d’Haïti était également impliqué dans le projet.

Il n’est pas exagéré de souligner que toute la Suisse s’était mobilisée d’une seule voix, dans un grand élan de solidarité envers les infirmières haïtiennes.  Et il n’est pas anodin de noter que les partenaires suisses ont fait les choses dans les règles de l’art, dans le plus grand respect des Haïtiens.

Le projet prévoyait la construction en 2012 d’un complexe moderne, conforme aux normes parasismiques; une école entièrement équipée et dispensant une formation de standard international à 500 étudiantes. Le groupe suisse de soutien devait également prendre en charge les salaires des enseignantes selon les ententes avec les autorités haïtiennes et surtout assurer un soutien pédagogique sur une période de 10 ans minimum. Avant la reconstruction physique du complexe, sous la responsabilité de la Croix-Rouge suisse, le groupe suisse de soutien envisageait un apport matériel et pédagogique à l’ENIP dès 2011. Toutes les ressources financières et humaines  étaient disponibles pour la réalisation du projet; le plan préliminaire du complexe préparé par deux architectes, suisse et haïtien, déposé auprès des autorités compétentes. Ce projet fédérateur fait partie de la liste des projets présentés par la fameuse Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH). C’est le ministre de la santé, lui-même, qui a dévoilé le projet lors d’une réunion de la CIRH au Karibe Convention Center en août 2010 à Port-au-Prince. En juillet 2012, le groupe suisse de soutien a décidé d’abandonner définitivement le projet de reconstruction de l’ENIP, outré par le traitement désinvolte et le manque d’intérêt des autorités haïtiennes. Mais que s’est-il donc passé ?

Une quarantaine de courriels ainsi qu’une dizaine de documents que nous avons reçus nous ont permis de comprendre l’ampleur de la désorganisation et de la légèreté de l’État haïtien dans le traitement d’un si important dossier ciblant la santé publique. Le traitement cavalier et irresponsable de ce projet lève le  voile sur la pratique des jeux d’influence zieutant un bon nombre de projets de la reconstruction post-séisme détournés dans le sillage d’un certain vent nouveau de changement. Nous avons choisi de révéler ces informations au grand public, avec l’autorisation de la principale instigatrice du projet, parce que trop souvent nous accusons certaines ONG de mauvaise foi, de renflouer leurs caisses vides au nom de la cause haïtienne et de manquer à leur engagement. Nous croyons que c’est honnête d’accepter aussi notre part de responsabilité dans l’échec de certains projets de la reconstruction dont celui de l’ENIP.

Acte I : accord entre le MSPP et le groupe suisse

 Le 28 mai 2010, le titulaire d’alors du Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP), le Dr Alex Larsen, confirme dans une lettre portant le numéro BM-05-10, une entente en ces termes « Nous vous confirmons, par la présente, l’entente entre le MSPP et L’Association Suisse des infirmières ainsi que la Croix Rouge Suisse pour la reconstruction de l’ENIP. Nous souhaitons que toute la programmation de cette construction soit acheminée d’ici la fin du mois de novembre 2010

Cette entente prévoyait la reconstruction de l’ENIP au même emplacement. De manière temporaire, une ONG française, Humani Terra International,  a mis à la disposition de l’ENIP un pavillon préfabriqué, placé à l’arrière de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), afin de pouvoir accueillir les étudiantes.

Entre-temps, les autorités haïtiennes ont élaboré un plan élargi de construction de l’HUEH, grâce à d’autres partenaires, qui inclut l’emplacement actuel de l’ENIP. Par conséquent, le terrain pour la reconstruction de l’ENIP n’était plus disponible. Alors, dans un jeu de ping-pong solitaire contre un mur, esseulé dans le labyrinthe légendaire de la bureaucratie haïtienne, englué dans les marécages des problèmes fonciers, le groupe suisse de soutien n’a jamais pu obtenir un terrain alternatif pour le démarrage du projet. Inquiète, la présidente du Conseil international des infirmières, en appelle au sens patriotique du ministre Larsen, dans une lettre datée du 4 novembre 2010. En voici un extrait très édifiant :

« Or, au cours de ma visite, j’ai constaté avec une certaine préoccupation que le projet de reconstruction semble actuellement au point mort : en effet, bien que le financement de la nouvelle institution soit garanti par la Croix-Rouge suisse, il semblerait que l’emplacement du nouveau bâtiment ne soit pas confirmé. J’ai appris, par ailleurs, que la plupart des sites envisagés pour la construction du bâtiment sont éloignés des principales institutions de formation du personnel soignant, soit l’hôpital universitaire et les facultés d’enseignement des autres professions de la santé. Le Conseil international des infirmières souhaite attirer votre attention sur le fait qu’il lui semble tout à fait important que la nouvelle école d’infirmières voie le jour à proximité immédiate de son ancien emplacement, afin de renforcer des synergies naturelles pour garantir une formation infirmière tant pré-professionnelle que continue adéquate et de grande qualité.

 C’est pourquoi le Conseil international des infirmières en appelle au Ministère de la santé pour identifier dans les meilleurs délais le site de la nouvelle école d’infirmières de Port-au-Prince en veillant à ce que le site retenu soit propice à l’instauration de relations de travail étroites avec l’hôpital universitaire et les autres établissements de formation de professionnels de la santé.

 Les besoins sont urgents, les ressources sont disponibles et le peuple haïtien mérite de bénéficier sans délai des services d’une nouvelle école d’infirmières. »

Le Conseil international des infirmières regroupe 135 pays membres parmi lesquels la République d’Haïti. Les documents mis à notre disposition attestent que l’ineffable ministre de la santé d’alors n’a même pas daigné répondre à une si poignante lettre. La présidente du Conseil international des infirmières a malheureusement expérimenté la grossièreté de certains de nos compatriotes dont trop souvent les bonnes manières sont commandées par leurs intérêts immédiats. Les partenaires suisses s’interrogent. Les partenaires haïtiens de bonne foi multiplient les démarches qui n’ont abouti à rien. Rien de sérieux, rien de concret, rien que des signaux ambigus, contradictoires, de la part d’une multitude d’intervenants haïtiens dans ce dossier, sur le terrain, au premier chef ceux du MSPP.

Acte II : protocole d’entente entre le MSPP et Humani Terra International

 Le 18 avril 2011, un haut responsable de Humani Terra International (HTI) a eu la courtoisie de contacter les partenaires suisses afin de les informer que le ministre Larsen a décidé de confier à son organisme la construction des structures de santé en Haïti incluant l’École nationale d’infirmières de Port-au-Prince.  Ce responsable a eu l’amabilité d’inclure la participation du groupe suisse qu’il réclame de manière légitime puisque muni d’un protocole d’entente avec le Ministère de la Santé publique et de la population (MSPP) : « Le mandat de collecteur de fonds donné par le Ministre à
HTI pour mener à bien cette mission de Maîtrise d’Œuvre du Campus nous amène à nous rapprocher de la Croix Rouge Suisse afin de lui demander de réorienter les fonds qu’elle avait prévu pour la reconstruction d’un autre projet ENIP, cette dernière étant définitivement ancré au sein du Campus des Sciences de la Santé à proximité immédiate du nouvel HUEH
. (sic) »

 Encore par courriel, le lendemain, un autre acteur renchérit : « Côté reconstruction de l’ENIP, il n’y a pas d’alternative à sa reconstruction que celle qui est en cours. Cet établissement fait parti intégrante du campus situé sur l’HUEH. Il n’y a pas d’autre réserve foncière sur le site HUEH et l’emprise de l’ancienne école est dévolue à l’entrée du nouvel HUEH reconstruit. Enfin la construction métallique proposée est durable pour plusieurs dizaine d’années même si elle est en théorie repositionnable. (sic) »

En lisant le protocole d’entente signé par le ministre Larsen le 18 février 2011, nous avons pu confirmer l’exactitude de la teneur du courriel de ce haut responsable de HTI. En effet, la nouvelle entente entre MSPP et HTI couvre la reconstruction de toutes les structures de santé, toutes les actions de soins, de formation, de soutien, de compagnonnage, ainsi que tous les besoins annexes. HTI doit aussi rechercher le financement nécessaire afin de réaliser tous les projets visés par ce protocole. Parmi les projets figure en toutes lettres la «  Reconstruction de l’École nationale d’infirmières de Port-au-Prince (ENIP) et appuis pédagogiques aux enseignants ». Le protocole d’entente, renouvelable, est valide pour une période d’un an, du 1er mars 2011 jusqu’au 29 février 2012. Nulle part, il n’est indiqué le nom du groupe suisse de soutien ou l’un de ses membres.

C’est ainsi que les partenaires suisses ont appris à leur dépens que la signature d’un ministre haïtien ne vaut pas plus que celle d’un ivrogne. Ils ont eu de la chance car ils auraient pu recevoir une lettre officielle comportant une fausse signature du ministre comme ce fut la pratique instituée au début de l’année 2012, au Ministère des Affaires étrangères d’Haïti, pratique cautionnée par Laurent Lamothe alors titulaire du poste. Les partenaires suisses ont appris désagréablement que la parole donnée de certains Haïtiens n’engage que ceux qui y croient. Tout comme certaines promesses électorales…

Le document du nouveau projet intitulé « Reconstruction du Campus Universitaire des Sciences de la Santé » élaboré conjointement par le décanat de l’Université d’État d’Haïti et Humani Terra International (HTI) nous fournit moult détails. Concernant l’ENIP, le projet porté par Humani Terra International a été élaboré avec le ministre Alex Larsen, la directrice de la formation et du perfectionnement en sciences de la santé du MSPP, ainsi qu’avec la directrice de l’École nationale d’infirmières de Port-au-Prince (ENIP).  « HTI est le maitre d’œuvre pour les volets reconstruction, appui institutionnel et formation. La société Technigroup prend en charge la construction et la livraison clé en main sous réserve pour chaque bâtiment des versements d’acomptes de 30%, à la commande, 45% au démarrage du chantier, 15% à la mise hors d’eau et solde 10% à la livraison. (sic) »  La société Technigroup, une société française ayant une filiale haïtienne, a gagné ce contrat par appel d’offre.

Côté financement, il est prévu environ 3 millions d’euros pour la construction du bâtiment qui accueillera également l’ENIP, dont 1,3 millions seraient disponibles  en provenance de contributeurs français. Le reste du financement reste à trouver auprès d’autres partenaires au nombre desquels est comptée la Croix-Rouge suisse à hauteur de 1,5 millions d’euros.

Le groupe suisse a signifié poliment son refus catégorique de participer au nouveau projet financé à la pièce et piloté par l’ONG française. Le premier Ministre d’alors, Jean-Max Bellerive, parfaitement informé de la situation, a laissé faire…  Il y a tellement de donateurs à la file indienne, toujours prêts à nous prouver leur ‘’bonne foi chrétienne charitable’’… C’est le genre de projets qui plaît aux donateurs, lit-on dans l’un des courriels qui nous ont été communiqués… L’Agence canadienne de développement international (ACDI) est souvent citée.

Acte III : changement de présidence, changement de ville

 Malgré tout, le groupe suisse ne désespère pas d’implanter son projet pour lequel le financement intégral est disponible. La nouvelle arrive jusqu’aux antichambres de la nouvelle présidence.  Une belle occasion de se mettre illico au travail et de montrer les premiers signes du changement annoncé durant la campagne électorale. Alors, le 24 août 2011, un bras droit du nouveau président le fait savoir rapidement aux responsables du projet par courriel : « Son Excellence Joseph Michel MARTELLY est très intéressé par ce projet et dispose d un terrain pour actualiser ce dit projet. En Conséquence, il aimerait vous rencontrer le plus rapidement possible avec les documents nécessaires de financement en Haïti.  (sic) ».

C’est le début d’échanges respectueux entamés par la nouvelle équipe qui précise sa vision du projet par courriel : « La présidence est au courant du projet et vous offre son accompagnement dans la réalisation du projet.  Un terrain d’environ un (1) carreau de terre est mis a votre disposition pour la construction de l’ édifice dans le Sud-Est du Pays et plus précisément dans la ville des Cotes de Fer. Étant donne que l’équipe Française procédera à la matérialisation de l’école des infirmières de Port-au-Prince, on pourra alors doter le pays d’une annexe qui nous permettra de former rapidement plus d’infirmière. (sic) ».

Après de longues discussions, le groupe suisse de soutien a décliné l’invitation de la nouvelle présidence haïtienne pour les raisons évidentes évoquées dans la lettre de la présidente du Conseil international des infirmières.

-          Premièrement, même si Côtes-de-Fer est la ville de naissance du nouveau président d’Haïti, y placer l’école d’infirmières revient à couper les étudiantes  des principales institutions de formation du personnel soignant, soit l’hôpital universitaire et les facultés d’enseignement des autres professions de la santé.

-          Deuxièmement, Côtes-de-Fer ne dispose d’aucun lieu de stage indispensable à la formation pratique du métier d’infirmière.

On peut signaler à l’attention des lecteurs une autre raison tout aussi importante du désistement de l’interlocuteur suisse. Contrairement aux pratiques des autorités haïtiennes, modifier un projet n’est pas qu’une simple formalité. Quand de nombreux conseils d’administration ont accepté un projet et voté son financement, il faut un autre vote des mêmes conseils d’administration afin de valider toute transformation significative du projet tel qu’un changement de localisation.

La nouvelle présidence haïtienne s’est aussitôt désintéressée du projet du groupe suisse de soutien à l’ENIP.

Acte IV : tombée de rideau, échec de Humani Terra International (HTI)

 Le 26 juin 2012, c’est encore via un courriel d’un cadre du MSPP que les partenaires suisses apprennent l’échec du projet avec HTI. En voici un extrait : « je t’informe de deux choses importantes :  a) la mission Humani Terra a avorte sur le terrain de lHUEH et de l’Ecole des Infirmieres. Les autorites haitiennes sont tres remontees contre Humani Terra  b) elles regrettent que « la Suisse » ait ete traitee de cette maniere dans le dossier de l’Ecole des Infirmieres. En conclusion, plusieurs voix concordantes s’elevent pour demander de te contacter pour vous esperer voir revenir sur le dossier et discuter du comment il serait possible pour vous d’accepter   de vous impliquer comme vous l’aviez propose de le faire auparavant. (sic) »

Sans plus !

Le bris de confiance avec l’État haïtien est total et dans ces conditions les partenaires suisses ne peuvent plus s’engager. Le groupe suisse est catégorique et sa réponse semble définitive : « Les autorités  haïtiennes ont décidé de revenir sur les engagements pris auprès des partenaires suisses du projet de l’ENIP. Les partenaires suisses du projet ont respecté la décision des autorités haïtiennes. »

Par la suite, on apprend que la société française, Technigroup, dont la filiale haïtienne est gagnante de l’appel d’offre pour les travaux de reconstruction, aurait déclaré faillite. Humani Terra International n’aurait pas respecté ses engagements envers le MSPP.  En bref, Humani Terra International n’a jamais été capable de réunir le financement nécessaire à l’ensemble des projets définis dans le protocole d’entente avec le MSPP.

Comment et pourquoi ce partenaire a-t-il été préféré par le MSPP dans le dossier de reconstruction de l’ENIP ? Qui étaient les lobbyistes dans cette affaire ? Les lobbyistes étaient-ils logés à l’enseigne du MSPP ?  Qui avait intérêt à écarter le groupe suisse et conduire ainsi le projet de reconstruction de l’ENIP droit à l’échec ?  Les dessous de cette histoire resteront peut-être longtemps dissimulés dans un placard, à moins qu’un journalisme d’investigation conséquent ne nous en révèle la sombre trame…

Une autre source digne de confiance, médecin de son état, nous renseigne un peu sur les dessous de cette triste histoire. De nouvelles informations obtenues de cette estimable source au cours de notre investigation viennent corroborer notre lecture de ce dossier de non-reconstruction de l’ENIP.  Dès le départ, le destin de l’ENIP semblait scellé. L’École nationale d’infirmières de Port-au-Prince nuisait au projet d’agrandissement de la faculté de médecine tant désiré par la ‘’haute autorité’’ de cette faculté. C’était l’occasion rêvée de se défaire de ses ‘’voisines bruyantes’’. La résistance au projet du groupe suisse avait déjà commencé avant même l’arrivée dans le décor de la Tulane University, une université américaine de New Orleans, qui a eu raison des dernières réticences des autorités haïtiennes.  La Tulane University a fait miroiter un autre type de formation paramédicale qui paraissait plus en adéquation avec la situation haïtienne. En remplacement des infirmières, Haïti devrait former des techniciens auxiliaires de préférence car former des infirmières serait plus coûteux pour le pays. Les techniciens auxiliaires ne sont pas tout à fait des médecins. Par contre ils jouissent d’une plus grande autonomie que les infirmières, ils peuvent ausculter un patient et prescrire les médicaments contrairement à ces dernières. On comprend que les autorités haïtiennes furent séduites par ce projet alternatif d’autant plus que le pays connaît une pénurie chronique et importante de médecins. Sauf que le programme de formation des techniciens auxiliaires est un programme de niveau maîtrise étalé sur deux ans qui requiert une formation universitaire préalable de quatre années (niveau licence). En bout de piste, ce programme de formation de techniciens auxiliaires se révèlerait plus coûteux que celui des infirmières si on compte le temps de formation prérequis. Des considérations qui auraient été futiles aux yeux des si stratèges autorités haïtiennes obnubilées par le prestige de la Tulane University.

« Quant à l’ONG française Humani Terra International, personne en Haïti n’avait entendu parler de cette institution. Immédiatement, après son irruption téléguidée, des acteurs du MSPP se sont précipités sur leur BlackBerry et ont fouillé les sites pour se rendre compte que cette ONG était une coquille vide.  Plus grave, les moyens de financement, contrairement au solide montage suisse, n’étaient en rien assurés par la partie française. On a soupçonné alors la partie haïtienne de cette ONG d’être en réalité la véritable maîtresse d’œuvre de cette loufoquerie qui s’est terminée en faillite. »

 Il nous apparaît juste de préciser à ce stade de notre analyse que plusieurs fonctionnaires du MSPP, impliqués dans le projet du groupe suisse, se sont fortement opposés aux manœuvres visant à écarter les partenaires suisses. Le principal contestataire a été carrément limogé. Les autres ont été écartés du dossier afin de laisser libre le champ décisionnel à ceux qui sont responsables du naufrage du projet de reconstruction de l’ENIP. Le ministre Larsen au gouvernail.

Une dernière piste plus politique nous ouvre cette foi-çi notre source très fiable : l’ENIP fondée par Simone Ovide Duvalier, infirmière de son état, reste un symbole de l’époque ténébreuse duvaliériste à torpiller. En effaçant définitivement ‘’les signes patents de la mémoire duvaliériste’’ certaines personnes espéraient en tirer un bénéfice politique. Alors, pourquoi ne pas raser l’aéroport international de Port-au-Prince construit par François Duvalier avec les fonds de l’État haïtien et le rançonnement des entrepreneurs haïtiens locaux ?  Quelle stupidité!  N’est-ce pas ?  ‘’Soulouquerie’’ dirait notre source.  Dans ce contexte, on peut déduire que malgré l’entente signée avec les partenaires suisses, tout était fait pour bloquer et faire chavirer le projet de reconstruction de l’ENIP par ceux-là mêmes qui se sont engagés auprès des Suisses.

Épilogue

 Il semble même que le décor était planté pour une partie jouée d’avance. D’un côté les Suisses, très respectueux des lois, citoyens d’un pays hyper réglementé dont l’organisation horlogère est légendaire, où la parole donnée est sacrée. D’un autre côté, Haïti, un ‘’État en transition hors-la-loi’’ dans lequel le sport national, le football, est en passe de se faire supplanter par un autre sport la ‘’violation des lois’’;  un pays où on peut affirmer dans une seule phrase une chose et son contraire – c’est ça la ‘’logique haïtienne’’; une culture dans laquelle, et de plus en plus, un ‘’oui’’ ne veut pas dire ‘’OUI’’ nécessairement; le respect mutuel devenant une valeur rarissime. Pas étonnant que les Suisses aient pu trouver les comportements de certains interlocuteurs haïtiens déroutants !

La culture de la magouille répandue en Haïti; le comportement mercenaire de certains décideurs octroyant projets et signatures ‘’aux plus offrants’’; l’approche affairiste du projet par une multitude d’intervenants; la poursuite d’intérêts personnels au détriment des intérêts communs de la nation; le manque de vision et la courte vue de nos dirigeants; le double langage ainsi que la déresponsabilisation de l’État haïtien face à ses citoyens sont autant d’éléments qui expliquent à nos yeux l’abandon du projet de reconstruction de l’ENIP par les partenaires suisses. L’amateurisme de l’État haïtien a forcé les Suisses à abandonner d’autres projets en gestation pour lesquels le financement complet était aussi disponible : la formation des médecins et infirmiers anesthésistes, la construction d’un hôpital à Gressier et surtout la formation des médecins légistes, car le pays ne dispose que de deux médecins légistes sur tout son territoire.

Nous avons tous pleuré l’effroyable disparition des étudiantes lors de l’effondrement de l’École d’infirmières en janvier 2010. Avec tous les acteurs crédibles du système haïtien de santé publique, nous nous préoccupons encore du sort des rescapées, de ces jeunes femmes empêchées de réaliser leur rêve de devenir infirmières au service de leur pays parce qu’elles n’ont pas les moyens d’intégrer les écoles privées, à l’écolage fort élevé, qui poussent comme des champignons sans contrôle et encadrement de l’État haïtien [1].

Le présent article ne se veut pas une radiographie de l’indigence et de la proverbiale incurie de l’État haïtien au moment où ce dernier clame qu’il veut inviter des partenaires étrangers à s’impliquer  dans la reconstruction d’Haïti. Cet article est un hommage appuyé aux efforts patriotiques des infirmières haïtiennes, en Haïti et hors d’Haïti, désireuses de contribuer à la reconstruction de leur pays.

La maltraitance de ce dossier capital pour la santé publique de 2010 à 2012 est un signal additionnel de non-crédibilité de l’État haïtien aux yeux des partenaires étrangers. Nul doute que ce douloureux épisode est déjà connu de certains investisseurs potentiels avant même la publication de cet article. Il nous a été rapporté que certains investisseurs suisses ont dû surseoir à leurs projets d’investissements en Haïti suite à cette profonde déception qu’a suscité le comportement de l’État haïtien en territoire suisse. Dans notre récente analyse[2] sur la problématique des investissements étrangers en Haïti, intitulée « INVESTISSEMENTS DIRECTS ÉTRANGERS : LA DIFFICILE ÉQUATION HAÏTIENNE », nous avons souligné, à juste titre, à quel point les représentants officiels haïtiens, et en général les acteurs de la scène politique haïtienne, souffraient d’un énorme déficit de crédibilité à l’échelle internationale.

À la lumière de l’analyse de ce dossier, vu la délinquance grandissante de l’État haïtien, à quelle enseigne loge aujourd’hui la crédibilité de l’Exécutif haïtien ?

 

 

29 septembre 2012

Crédit: Junia BARREAU*

 

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*Junia BARREAU est détentrice d’une maîtrise en gestion des PME et de leur environnement.  Elle poursuit des études supérieures en sciences économiques à l’Université du Québec  à Montréal.

RÉFÉRENCES CITÉES

[1] Docteur Harry-Hans François. Ces histoires d’écoles des sciences infirmières et de licence professionnelle en Haïti. Dans Le Nouvelliste du 20 août 2012 : http://lenouvelliste.com/article4.php?newsid=108198

 [2]   Junia Barreau. Investissements directs étrangers : la difficile équation haïtienne. Dans Le Nouvelliste du 23 août 2012 : http://www.lenouvelliste.com/article4.php?newsid=108334 ;

Article repris dans Potomitan : http://www.potomitan.info/ayiti/investissements.php

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