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Haïti/France/Diasporama: Emouvant portrait de Rose-Esther Guignard par Christiane Guignard.

Written on:novembre 9, 2015
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Christiane GuignardChristiane Guignard

Christiane Guignard

Christiane Guignard

N.D.L.R.: Portrait écrit par Christiane Guignard, mère adoptive de Rose-Esther GUIGNARD.

Née le 30 novembre 1947. Institutrice d’école maternelle à Dreux, puis directrice à Vernouillet (28500). Passionnée de toutes les cultures et curieuse de toutes créations contemporaines, qui partage sa passion avec tous ceux qui l’entourent : élèves, famille, amis…

                                                                 

 

Tu es née le 18 janvier 1985 à Delmas, en Haïti. Tu avais déjà deux sœurs et un frère qui habitaient avec ta mère et ta grand-mère, dans une petite maison traditionnelle haïtienne, dans la campagne de la Croix des Bouquets. Ton père, un très bel homme, était un Hougan. Il n’était pas très présent à la maison.

Je t’imagine à partir de ce que tu m’as raconté. Tu étais une petite fille sage en apparence, mais rebelle au fond de toi. Tu aimais l’école et tu travaillais très bien. Tu étais vive et tu transgressais aussi les interdits avec plaisir : tu grimpais aux arbres pour cueillir des mangues ou des noix de coco, à la nuit tombée, tu aimais aller chaparder des patates douces, des ignames, des cannes à sucre dans les champs près de la maison.

Après toi, ta petite sœur Astaline et ton frère Edens sont nés.

C’est ta petite sœur qui est d’abord venue vivre en France. Elle me parlait beaucoup de toi, elle t’admirait et me demandais de te faire venir auprès d’elle. Je pensais que ce ne serait pas possible car tu étais plus âgée. Nous t’envoyions des colis, des cadeaux…

Rose-Esther Guignard, 13 ans

Rose-Esther Guignard, 13 ans1/2

Un an et demi après son arrivée, la crèche Notre Dame des Victoires de Port au Prince, m’annonce que tu es à la crèche pour adoption. Aussitôt j’entame les démarches pour que tu viennes nous rejoindre.

Tu arrives en France le 13 mai 1998. Il fait très beau, tu as 13 ans et demi. J’ai su plus tard que le matin du départ, à Port au Prince tu t’étais dit : « Ce matin, je me suis levée de bonne heure pour dévorer le monde ».

Comme ta sœur, tu es belle, gaie et pleine de vie. Tu veux tout faire, tout voir, tu chantes et tu danses partout, dans les rues, les magasins…

En juillet, nous partons en Provence, pour le festival d’Avignon. Tu découvres avec passion le théâtre, la danse, le cinéma, en salle, en plein air. Un soir, à la fin du spectacle, tu montes sur la scène pour y danser… En août, tu te déguises et tu improvises des spectacles pour toute la famille. Je découvre que tu as rapporté avec toi un bagage énorme de contes, comptines, chansons, jeux chantés et dansés. Nous enregistrons tout cela avec le caméscope pendant une journée.  En même temps tu apprends à nager en cinq jours à la piscine.

La rentrée approche : tu n’as pas le niveau de CM2, tu ne parles pas encore couramment le français et par rapport aux élèves français, tu as beaucoup de lacunes : tu ne connais pas l’histoire et la géographie de la France, de l’Europe…  Je négocie avec le principal du collège pour que tu rentres en sixième malgré ton âge. Tu es si intelligente, si travailleuse. Je pense que tu pourras suivre le collège et je te vois déjà au lycée… Il accepte.

Rose-Esther,  Christiane & Astaline Guignard

Rose-Esther, Christiane & Astaline Guignard

Le soir de la rentrée, je m’inquiète, tu n’es pas rentrée. Mais je ne sais pas encore que tu es déjà la star du collège. Tu as des dizaines de copains et copines qui défilent à la maison. Tu aimes les étonner, les surprendre. Tu leur fait aussi des spectacles avec tes contes, tes chansons, tes danses.

Je t’inscris dans un groupe de théâtre amateur pour les jeunes et à l’école de danse à Dreux.

En sixième, tu pars en classe de neige. En quelques jours, tu es capable de descendre les pistes noires… En sport, ton prof me dit que tu es une future Marie-Josée Pérec. Il t’entraine aux championnats de France d’athlétisme scolaire où tu découvres que tu détestes la compétition. Ton prof de musique me dit que tu as une vraie voix d’opéra…

Toujours en activité, tu ne t’ennuies jamais. Trois bouts de laine, un bout de tissu, du carton et des ciseaux, et tu fabriques une poupée, une maison, un chien… Tu dessines, tu peins, tu écris tout ce que tu fais sur de nombreux cahiers, tu lis, tu regardes « Peau d’âne » de Jacques Demy en vidéo. Certains jours, tu m’exclues de la cuisine pour y confectionner des plats haïtiens qui régalent toute la famille et les amis. Tes fêtes d’anniversaire rassemblent trente, quarante, cinquante amis et copains. La maison devient un lieu de rassemblement.

rosee1Tu te ne te décourages jamais, tu te donnes beaucoup de mal pour suivre le programme scolaire et à la fin de la troisième, tu entres au Lycée de Dreux pour suivre l’option cinéma avec passion. Tu es réservée et plus souvent derrière la caméra plutôt que devant. Tu participes chaque année, avec assiduité, aux séjours organisés par ton professeur préféré au Festival de Film de Vendôme. Tu aimes y renconrosee2trer des réalisateurs, des comédiens…

Pendant toutes ces années, ta volonté s’affirme: tu veux être comédienne.

Après la terminale, tu te prépares trop rapidement aux concours d’entrée de plusieurs conservatoires à Paris. La concurrence est sévère. Beaucoup de candidats, peu de reçus.

Cette année-là, tu échoues, pas assez préparée. Tu décides de passez toute l’année suivante à t’y préparer pour la rentré prochaine.

Pendant ce temps, tu lis, tu écris et tu fais des petits boulots : animatrice en centres de loisirs, hôtesse de loges pour les artistes comme Pierre Richard, Linda Lemay…. Smain, Yann Tiersen, Elie Semoun, Michel Boujenah, Niels ARESTRUP, Grand Corps Malade, Jacques Higelin… qui viennent à l’Atelier à spectacle.rose12

Tu prends connaissance d’un concours organisé par la région Centre pour être invité au soixantième Festival de Cannes. Tu es disponible, il faut écrire une nouvelle sur la lumière au cinéma et une lettre de motivation.

Dans le même temps, l’Atelier à spectacle lance un concours pour les jeunes artistes : « Les deuxièmes pressions ». Je te suggère d’y participer en mettant en scène ton conte préféré : Tézin. Il te faut d’abord l’écrire à partir de ta mémoire, le mettre en scène, confectionner costume et  décor puis le filmer pour en faire un DVD qui sera jugé par un jury. Le décor, il suffit d’une chaise-paille, d’une calebasse, d’un panier avec des fruits et des légumes d’Haïti. Pour la rivière, un grand morceau de tulle la symbolisera. Je te filme avec le caméscope, un de tes amis fait le montage. Tu envoie le DVD.

Peu de temps après, tu reçois ton invitation pour Cannes ! Tu es sélectionnée pour y représenter la Région Centre ! Tu as du mal à y croire, tu crois rêver, tu sautes au plafond !

En rentrant de Cannes, tu apprends que tu es sélectionnée pour le concours des « Deuxièmes pressions », mais le directeur de l’Atelier te dit qu’il y a encore beaucoup à faire. Tu te mets au travail avec enthousiasme.

rose17Cette première expérience d’actrice te  bouleverse.  L’émotion, le trac te font trembler. Toute seule sur scène devant une salle de 950 personnes pour  jouer les 6 personnages de ce conte. Seule, face au public, tu te sens très heureuse. Tu es enchantée de vivre ce moment. Tu as envie de déverser tout ce que contient ton cœur et ton âme. Ce jour reste gravé dans ta mémoire car  tu prends conscience que  ta passion est là, tu dois revivre ce moment et te lancer dans  toutes sortes d’aventures de théâtre. Ce soir-là tu décroches deux prix, celui de la FNAC et le Coup de cœur de l’Atelier à Spectacle et un an après, théâtre le prix de la Meilleure Œuvre Originale au concours des 12èmes rencontres du jeune théâtre de Savigny sur Orge.

L’année suivante, tu es admise au conservatoire Erik Satie à Paris. Tu travailles beaucoup, particulièrement la diction. Tout le monde veut que tu perdes ton accent. Tu travailles  avec une orthophoniste-phoniatre, tu y  réussi presque. Mais dès que tu perds ton accent, tu as aussi l’impression de te perdre.

Tu t’investis au conservatoire tout en prenant conscience qu’il t’est essentiel de continuer à travailler tes contes et ta culture haïtienne. Tu décides de tenter de publier « Tézin » en version bilingue, français/créole haïtien. Tu travailles avec un ami qui illustre le texte. Je ne t’encourage pas beaucoup car c’est si difficile de publier. A ma grande surprise, les éditions « L’Harmattan »  acceptent ton projet qui paraitra en 2012 sous le nom de « Tézin le poisson amoureux ».

En Aout 2009, nous partons toutes les trois, toi, ta sœur et moi pour Haïti. Onze ans que tu en étais partie. Quelle émotion quand l’avion touche le sol. Tu retrouves ta famille, tes habitudes mais tu as beaucoup de mal à parler créole. Tu as peur de n’être pas à la hauteur, d’être mal comprises par les haïtiens. Tu es devenue muette en créole.

A la sortie du conservatoire c’est le désert. Rien à l’horizon.  Tu décides de créer un nouveau spectacle à partir d’un autre conte populaire haïtien, « L’oranger magique ». Par le biais des Projets Initiatives Jeunes de la Jeunesse et des Sports d’Eure et Loir, tu obtiens une aide de 1500 euros, la ville de Vernouillet (28500) te soutient en programmant ton spectacle en mai 2012, dans le cadre des journées de la femme. Comme dans la mise en scène de Tézin tu incarnes les différents personnages et tu y intègres aussi les chants et les danses haïtiennes. Le soir de la première, tu fais salle comble. Ce spectacle obtient à son tour le prix de la Meilleure Œuvre Originale aux 16èmes rencontres  du jeune théâtre de Savigny sur Orge.rose31

Tu es admise au Conservatoire National de Littérature Orale qui forme les conteurs professionnels et ton histoire « Alphonse le chauffeur » est récompensée pour la semaine de la langue française et de la francophonie organisée par la Délégation Générale à la Langue Française

Pascal Fauliot te repère. Avec Bruno de la Salle, il est l’un des grands acteurs du renouveau des contes en France. Il te propose de programmer « Tézin le poisson amoureux » et « Elma et l’oranger magique », dans son festival du Légendaire en Eure et Loir, en octobre 2012.

Gérard Garouste te propose une résidence artistique dans sa fondation « La source » dans l’Eure pour partager et transmettre aux les enfants le côté  merveilleux des contes, des chants, des comptines et des jeux chantés et dansés de Haïti d’octobre à décembre 2012. Cette résidence te permet de travailler « Les aventures de Bouki et Malice » qui sera créé au festival du Légendaire  en Eure et Loir et présenté à Auneau le 19 octobre 2013 en Hommage à Mimi Barthélémy. Claude Saturné, merveilleux tambourinaire haïtien y fait la musique.

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Rose-Esther & Mimi

Il fallait bien que tu rencontres Mimi Barthélémy. Tu assistes à tous les spectacles qu’elle présente non loin de Paris : « La reine des poissons »,  « Le fulgurant », « Le code noir », « Kouté chanté »… Vous avez beaucoup de choses en commun, vous devenez amies. Quand tu doutes, elle t’encourage. Elle t’invite à partager l’atelier d’écriture qu’elle fréquente. Elle te conseille comme une grande sœur.

En 2012, tu réussis enfin à faire venir ta maman biologique en France, pendant les trois mois d’été. Tes deux mamans sont réunies sous le même toit. C’est une situation extraordinaire.

Mimi BARTHELEMY

Mimi BARTHELEMY

En septembre, ta maman s’en retourne en Haïti. Quelques mois plus tard, 27 avril 2013, à la mort de Mimi, tu es désemparée, tu te sens abandonnée, tu tombes dans la dépression.

Tu continues malgré tout à t’accrocher, tu participes aux hommages à Mimi.

En octobre, tu reçois une lettre de félicitations du Ministère  des Sports et de la Jeunesse pour les services rendus à la cause des Sports, de la jeunesse, de l’Education populaire et de la vie Associative.

rosabPeu à peu, tu remontes la pente. Tu apprends que tu as encore la possibilité de solliciter un Projet Initiatives Jeunes. Tu en profites pour proposer la création de « Abobo » que Jacques Bruyas a écrit pour toi. Le projet est validé, la ville de Vernouillet te soutient une nouvelle fois. Cette création fera partie de la programmation culturelle de la Ville pour le 21 février 2014. Un ami metteur en scène accepte de t’aider. Très occupé sur Paris il retarde sans cesse le travail. Tu t’inquiètes, il te rassure, tu patientes. Pour finir, trois mois avant la création, il te laisse tomber.

Le spectacle est annoncé dans la plaquette de la ville, les affiches sont prêtes, tu dois absolument faire aboutir ce travail. Tu lances un appel à l’aide à toutes les personnes que tu connais plus ou moins et qui sont susceptibles de t’aider.

Anne Quesemand répond positivement.  Elle mettait en scène les spectacles de Mimi et a lu ton nom sur l’un de ses carnets d’écriture du roman qu’elle préparait : « l’Obèse, l’ange et le jumeau ».

rose9Pas de temps à perdre. Il faut réduire le texte de Jacques Bruyas, le dernier acte semble impossible à mettre en scène. Heureusement, l’auteur t’a autorisé à changer des choses. Tu écris ce dernier acte à partir d’un conte que Mimi racontait, et tu en fais un hommage à la grande conteuse qui te manque terriblement. Claude Saturné et son tambour haïtien assure la musique.

Au bout de trois mois de travail acharné, tout est prêt. La ville a fait imprimer de grandes affiches pour les « sucettes » publicitaires sur toute la commune.

La soirée du 21 février devient une fête haïtienne : dégustation de kremas, punch gingembre, acras de morue,  bananes peze, pikliz, tablettes… exposition d’art et d’artisanat d’Haïti… La soirée est un succès, tu assures merveilleusement le spectacle.

Anne Quesemand dirige le théâtre de la Vieille Grille, avec Laurent Berman. Elle décide de programmer « Abobo » le 6 décembre 2014. Claude Saturné ne peut pas te suivre. Il est entraîné dans la tournée de Jacques Schwarz-Bart, qui invente une nouvelle musique entre Jazz et Vaudou, dans son nouvel album « Jazz Racine Haiti »…

rose8Amos Coulanges, le merveilleux guitariste haïtien qui accompagnait Mimi Barthélémy, propose de t’accompagner. Quelle chance !

Amos et toi, vous échangez beaucoup. Vous avez une vraie complicité sur la scène. Il semble que vous avez autant de plaisir l’un que l’autre à travailler ensemble. Il te parle de Mimi Barthélémy qu’il a longtemps accompagnée. Quand vous jouez ensemble, nous avons l’impression de sentir la présence discrète de Mimi, comme si elle vous accompagnait.

Mimi a beaucoup joué avec Amos au Théâtre de la Vieille Grille. Anne et Laurent étaient aussi des amis de Mimi. Anne a d’ailleurs écrit dans la présentation de « Abobo » du 6 décembre: « pour que Mimi reste présente ».rosam

Voila, ma belle, une grande route s’ouvre devant toi, tu as beaucoup de projets, tu es demandée pour des émissions de radio et de télé de la diaspora haïtienne, tu as été interviewée sur France Inter par Brigitte Patient et sur RFI pour « En sol majeur » par Thomas Chauvineau.

Dès que tu entres en scène, ta présence est lumineuse, le public est sous le charme, prêt à te suivre n’importe où.

Comédienne, conteuse, chanteuse et danseuse, ton énergie est communicative. Tu abordes ton métier comme un art total où se mêlent le théâtre, la danse, le chant et le récit.

Tu possèdes une forte personnalité. Quand tu te jettes dans une aventure, c’est à fond.

Tu sais trouver les émotions au plus profond de toi et les faire resurgir sur scène. Tu as une capacité extraordinaire pour communiquer avec les gens, pour donner tout ce que tu as dans le ventre et dans le cœur, pour montrer tout ce que tu es, pour jouer la rage, le rire, l’ennui, la surprise, toutes les émotions que nous camouflons parfois par gêne, par pudeur…

Dans ce métier, tu y mets tout ton cœur car ta passion est plus forte que tout.

Il donne un sens à ta vie.

 

Crédit: Christiane Guignard/CANAL+HAITI

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  1. Grenet Gaelle says:

    Magnifique résumé de cette aventure qui n’est qu’un début. Bravo Christiane, et bravo Rose.

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