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Haiti/Histoire/Dessalines: Le mauvais chemin pris par Haïti dans l’histoire.- 7ème Partie

Written on:octobre 19, 2015
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Leslie Péan

Leslie Péan

Le mauvais chemin pris par Haïti a consisté à faire du n’importe quoi et à s’attendre à de bons résultats. Pour cela, le statu quo international a agité sous le nez du politicien la perspective de la prise du pouvoir pour le faire marcher et aller où il veut. Avec la carotte du pouvoir devant son nez, le politicien haïtien croit avancer alors qu’il tourne en rond quand il ne fait pas carrément marche arrière. Avec la référence de la pédagogie de l’arbitraire (« nou fè sa nou pi pito »), le politicien perd la lucidité. L’ivresse du pouvoir à prendre se répand de manière insidieuse. Comme dans la fable, l’ego de nos dirigeants s’est enflé en se donnant toutes sortes de titres pompeux (empereur, roi, président à vie) sans leur contenu concret et le pays a crevé. La classe politique avide de pouvoir pour se faire valoir et se sentir exister démontre qu’elle ne recule devant rien. C’est René Préval qui disait encore hier qu’il ne sait pas comment organiser les élections mais qu’il sait comment les gagner [1]. Les partisans de la bêtise ne se tournent pas les pouces et inventent toutes sortes d’arnaques et d’astuces telles que les élections frauduleuses du 9 août 2015. La classe politique s’emballe dans la démence des milliers de partis et de candidats. Un chemin qui ne mène nulle part.

Dans la route empruntée par Haïti, les protagonistes en lutte pour le pouvoir local ignorent la mécanique globale des rapports entre l’État et le commerce. Cette ignorance ne leur permet pas de comprendre l’instrumentalisation à l’œuvre de l’un par rapport à l’autre. Instrumentalisation dont l’objectif ultime est de mettre en coupe réglée tous les espaces à partir d’un centre global échappant à toute loi sinon celle du capital. Cela n’empêche pas que dans la lutte pour l’hégémonie, des États précis appuient leurs marchands pour étendre leur domination. C’est ce que firent les Américains avec les présidents Adams et Jefferson appuyant Toussaint Louverture avec la signature de la convention commerciale tripartite de 1799. Ils ont ainsi affaibli la France et conduit cette dernière à leur vendre en 1803 le territoire de la Louisiane (plus de 2 millions de km2) pour 15 millions de dollars, une fois et demi supérieure à la valeur du PIB américain de l’époque.

En effet, Jefferson gagne sur tous les tableaux. Il arrive à doubler la superficie du territoire américain et en même temps il augmente le montant des échanges du commerce américain avec Haïti sous le gouvernement de Dessalines. Enfin, Jefferson occulte sa mission en déclarant l’embargo sur Haïti en février 1806. Mesure annuelle [2] qui ne fut renouvelée qu’une fois en 1807. Les milieux commerciaux commanditent à nouveau la reprise des relations commerciales légales avec Haïti en 1810 et depuis gardent un poids considérable dans les relations avec Haïti. En effet, en 2014, les activités commerciales d’Haïti dans le domaine de l’exportation se concentrent à 84% vers les Etats-Unis (essentiellement les industries d’assemblage) tandis qu’au niveau de l’importation, les Etats-Unis sont le second marché avec 22%, après la République Dominicaine où Haïti achète 37% de ses besoins.

En marge du coup double du mercantilisme dont les politiciens sont aux ordres, nous écrivions : « en commençant par l’aide fournie à Toussaint Louverture en 1799, l’indépendance d’Haïti n’aurait pas été possible sans l’aide des marchands américains. Sans doute, le commerce américain est significatif mais la bravoure des combattants, ces gens qui « riaient de la mort » comme le disait le général Leclerc, l’est encore plus. Une certitude de la mort qui a donné la vie. Le commerce américain avec Haïti est passé de $3.6 millions en 1804, à $7.4 millions en 1805, et $6.7 millions en 1806 avant de diminuer à $5.8 millions en 1807 et $1.8 millions en 1808 [3]. Les gouvernements de Pétion et Christophe vont jouer la carte de l’Angleterre, alors maîtresse des mers. Cette démarche répond à une double motivation : d’une part l’embargo imposé par le président Jefferson diminuait les échanges et d’autre part, les États-Unis subissaient leur première grande défaite avec la guerre de 1812 quand la capitale Washington fut brûlée par les troupes anglaises. […..] En 1825, les commerçants américains ont un net contrôle du marché avec 374 bâtiments sur 552, soit 67%, un tonnage de 60% de la valeur totale et 42% de la valeur des cargaisons [4]. »

La touche de mystique des charlatans

Dans la lutte contre l’universalisme, le réalisme empirique continue de marteler le particularisme haïtien dans les esprits de la jeunesse et fragilise de ce fait la construction nationale. L’imaginaire animiste est préféré aux idées jacobines. L’obsession particulariste découle d’une interprétation vicieuse de la révolution haïtienne de 1804 et de la lutte contre l’esclavage. Face à l’exclusivisme raciste dominant des Blancs esclavagistes, les dirigeants haïtiens adoptent aussi la vision racialisée du monde à rebours avec le noirisme, non sans y ajouter la sauce de la blanchitude avec le mulâtrisme. Un changement de fond s’opère déjà en 1804 avec les propos racistes anti-blanc du mulâtre Boisrond Tonnerre. Ce dernier déclarait que « pour écrire l’Acte de l’indépendance, il faut la peau d’un blanc pour parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume. » Des mots qui sont ânonnés par les jeunes écoliers haïtiens depuis deux siècles.

Le point de départ du particularisme, refusant les valeurs universelles des droits de l’homme, rejette les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, au profit des intérêts des généraux grands propriétaires terriens, détenteurs du pouvoir. Le caporalisme agraire imposé avec la morale de la baïonnette de Dessalines [5] provoque les révoltes des cultivateurs qui s’emparent du fort des Platons dès 1805 avec Germain Pico à leur tête. La résistance paysanne pour l’accès à la terre continue dans le Sud d’abord avec Jean-Baptiste Perrier dit Goman de 1807 à 1820 puis avec Jean-Jacques Acaau et les « Piquets » qui arrivent à occuper la ville des Cayes en 1844.

Les milieux urbains ne sont pas indifférents à l’effervescence rurale et demandent une autre gouvernance plus libérale consacrant l’indépendance et la séparation des pouvoirs ainsi que l’institution et l’autonomie de la commune. Des vœux pieux devant le pouvoir militariste. « Les revendications contre le gouvernement militaire formé de vétérans de la guerre de l’indépendance aboutissent au Manifeste de Praslin du 1er septembre 1842 avec la « Société pour les Droits de l’Homme et du Citoyen » dirigée par Lhérisson, Laudun et Thomas Presse qui appuie les revendications des paysans du Sud. Le Manifeste de la Société fit le tour du pays et rallia des partisans tels que Dumai Lespinasse, Honoré Féry, pour aboutir à la Constitution libérale de 1843 [6]. »

Le particularisme haïtien insiste à dire que c’est le chef qui fait la loi. On retrouve le particularisme haïtien dans le journal Le Matin du 26 septembre 1907 où est affiché à la une « le Général Nord Alexis, partisan du particularisme ». On le retrouve chez Sténio Vincent qui écrit : « Il y a un particularisme sur lequel tout le monde doit être d’accord, c’est le particularisme national [7]. » Pendant l’occupation américaine de 1915-1934, les thèses du particularisme haïtien sont renforcées dans les esprits avec l’école indigéniste des Griots. La logique psycho-ethnique devient la Bible du courant indigéniste du nationalisme culturel. En même temps sont combattus les grands esprits haïtiens tels que Edmond Paul, Anténor Firmin, etc. Le triomphe du noirisme politique en 1946 précipite Haïti encore plus bas dans le néant du particularisme.

Le nom de Dessalines a été banni du 17 octobre 1806 au 29 août 1845, soit près de 40 ans. Au cours de cette période et dans les décennies qui s’en suivent, les intellectuels mulatristes ont démonisé Dessalines dans leurs écrits. L’approche en dents de scie continue sous le gouvernement Domingue avec l’historien Thomas Madiou [8] rendant hommage à l’Empereur le 18 octobre 1875. En 1904, un siècle après l’indépendance, l’état de décrépitude de la nation observée par Joseph Justin et d’autres conduit les élites à se réfugier dans le mécanisme compensatoire de l’imaginaire héroïque. L’hymne national La Dessalinienne est créé et diffusé. Puis, suite à l’occupation américaine, le mouvement noiriste a présenté Dessalines comme la figure mythique et légendaire par excellence de 1946 à 1986, soit pendant 40 ans.

Les intellectuels noiristes réécrivent l’histoire en propulsant le mythe dessalinien moins pour rendre le passé intelligible que pour légitimer les pratiques arbitraires de pouvoir absolu, de réélection et de pouvoir à vie. Dans sa folie meurtrière, François Duvalier laisse entendre qu’il est le troisième « D » après Dieu et Dessalines. On recense plus d’une dizaine d’ouvrages laudateurs [9] consacrés à Dessalines entre 1946 et 2015. Le tyran Duvalier se présente comme le continuateur de Dessalines. La mascarade prend de telles proportions que le drapeau national est changé aux couleurs noir et rouge qui, selon Duvalier, sont les couleurs du drapeau dessalinien. Une touche de mystique est ajoutée par les charlatans qui propagent que Dessalines est devenu le loa Ogoun Dessalines dans le vodou.

Enfin, à l’occasion du mariage de sa fille avec un mulâtre, Duvalier évoque avec une joie iconoclaste le succès de sa politique en établissant le parallélisme avec Dessalines. « Le Président à Vie de la République improvisa avec maîtrise et laissa parler le langage du cœur. Il évoqua aussi la scène au cours de laquelle l’Empereur Jacques 1er offrit en mariage sa fille, la princesse Célimène au général Alexandre Pétion. Alexandre Pétion cru devoir refuser pour des raisons spéciales, dit le parrain Président. Aujourd’hui, sa fille Nicole, épouse Luc-Albert Foucard et, dans cette union, il retrouve le symbole de l’unité que rêva l’Empereur Jacques 1er, et dont il a constitué un point cardinal de sa politique [10]. »

Le refus de l’apport extérieur

La place d’Haïti dans le monde se rétrécit comme une peau de chagrin. Le déclin se mesure dans tous les domaines et pas seulement dans la malédiction de la « charogne » dirigeante ou encore dans les files devant l’ambassade du Brésil pour foutre le camp. La malédiction de la communauté internationale qui a imposé l’embargo sur Haïti en février 1806 avec Jefferson est la même qui a commandité le massacre des électeurs de la Ruelle Vaillant du 29 novembre 1987. Massacre exécuté par les attachés militaires liés aux tontons macoutes. Les bandits sortis de la Rue Armand Holly de Debussy ont reçu les ordres d’annuler les élections pour empêcher la victoire du juriste Gérard Gourgue, candidat du Front National de Concertation (FNC). Des émissaires étrangers sont venus directement transmettre les ordres d’annulation au général en chef qui les a passés ensuite à son subalterne et à l’état-major des Casernes Dessalines.

L’opération « Gillette » était déclenchée pour le malheur de plus de 200 électeurs qui ont été tués. Le journaliste dominicain Carlos Grullon est fauché par les balles des bandits armés pendant qu’il filmait. D’autres journalistes dont le britannique Geoffrey Smith et le suisse Graba Thuller sont blessés par balles [11]. La barbarie n’était pas encore à son apogée. Le cri de guerre lancé par les bandi legal lors des élections du 9 août 2015 a exposé à toute la population l’étranglement de la démocratie ainsi que l’amollissement de la classe politique et de la population. La preuve est encore fournie d’une absence totale de droits de l’homme dans l’espace haïtien. Ce qui bloque toutes les possibilités de développement car comme le dit Thierry Fagart, chef de la section des droits de l’homme à la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) : « Il y a peu d’investissements parce qu’effectivement les investisseurs potentiels considèrent que c’est un pays qui ne respecte pas les droits des gens, que les droits des investisseurs ne sont pas protégés » [12].

Au fait, Haïti continue avec l’esprit colon de Saint-Domingue. Selon l’historien Gabriel Debien, « les Blancs ne venaient à Saint-Domingue que pour faire fortune au plus vite. Ils comptaient les années de leur exil, les mois, les jours. Ils ne faisaient que les projets qui les ramèneraient riches dans la métropole. Saint-Domingue n’était pour un grand nombre qu’un lieu de passage, tout au plus une demi-patrie [13]. » C’est justement ce que veut dire l’écrivain René Depestre [14] dans un texte publié en 2005 dans la revue Gradhiva d’où nous tirons le membre de phrase « Haïti a pris un mauvais chemin dans l’histoire ». Tout le mérite de cette phrase est d’indiquer que les problèmes auxquels Haïti fait face en 2015 ne sont pas l’œuvre du hasard. Nécessité de remonter à la genèse pour faire le tri, réécrire les manuels d’histoire comme le Manuel d’Histoire d’Haïti de Justin-Chrysostome Dorsainvil et des Frères de l’Instruction Chrétienne de 1925.

Nous avons fait de ce membre de phrase l’intitulé de ce papier à cause de la complexité de la situation qu’il traduit. La contradiction est époustouflante entre l’Haïti symbolisant la flamme du succès de la lutte anti-esclavagiste en 1804 d’une part et l’itinéraire de destruction qui s’étale depuis lors d’autre part. Une contradiction exprimée par André Derain, le peintre par excellence du fauvisme, dans sa toile « L’âge d’or », en référence à l’histoire de l’humanité. Le commencement du monde inaugure le rayonnement des prédateurs dans un cheminement qui va de l’admiration au dégoût. On ne voit plus Haïti quand on regarde le comportement chen manje chen des pères fondateurs. Haïti refuse de se démarquer du mauvais chemin pris, bien qu’il soit reconnu que « les racines du mal qui ronge notre société sont cramponnées au système féodal haïtien qui a survécu à 1804 » [15].

Les barrières mentales, transmises de génération en génération, ont installé des obstacles dans des lieux qui étaient accessibles à tous à l’origine. Depuis la guerre de l’indépendance, exemptions et suspensions existent. Elles se sont renforcées au fur et à mesure de la nécessité de se prémunir contre « l’homme devenu un loup pour l’homme ». La communauté internationale a utilisé la mauvaise foi pour pulvériser le projet de liberté, mettre le vide dans la forme, lui enlever toute substance, en y incarnant la superfluité et en lui faisant produire la futilité. Le comportement de cigale de chaque génération a causé des dégâts incalculables dans certains secteurs. C’est le cas avec la catastrophe écologique qui jette son ombre maléfique dans les âmes. Un dispositif stérilisant non seulement la nature mais aussi les personnes et dont les conséquences sont l’insignifiance et la zombification.

Des améliorations sont possibles, mais il ne faut pas continuer à enseigner le mensonge. Pour cela, Justin Dévot est péremptoire : «  il faut se garder soigneusement de céder, si peu que ce soit, à la plus mauvaise tendance de ce milieu, à l’une des plus dissolvantes, celle qui, du haut en bas, se traduit par l’inobservance des lois, la propension à ne reconnaître aucune règle fixe et a pour effet d’introduire partout l’arbitraire et le caprice individuels  [16]. » Cela exige de reconnaître sans fausse prétention notre soubassement, nos accomplissements, les contributions des autres et nos conquêtes. La confusion dans l’action vient d’abord d’une incohérence dans la pensée qui guide nos pas. Le refus de la justice qui y est manifeste bloque le pardon qui est son corollaire. L’ambition du présent texte a été de tenter de saisir le cours profond du mauvais chemin pris par Haïti en critiquant notre insistance de peuple à nous engager dans la voie de garage du particularisme conduisant tout droit à l’impasse. Le duvaliérisme a exacerbé la forme de pensée archaïque loin de toute logique élémentaire et de tout raisonnement en pénalisant même ses partisans manifestant des velléités intellectuelles. C’est surtout le cas avec son beau-frère Lucien Daumec qu’il a tué le 14 avril 1964 ainsi que son fils Frantz Daumec de 17 ans et son frère le sénateur Dato Daumec [17].

Duvalier ne pardonnait pas à Lucien Daumec ses capacités intellectuelles démontrées dans ses ouvrages La mission des élites publié en 1954 (un compendium de ses éditoriaux alors qu’il était rédacteur en chef du journal Le Matin) et Problèmes de génération –études critiques publié en 1955 dans lesquels la logomachie du discours mystificateur des Griots atteint son apogée. Quand à Dato Daumec, son retrait de la campagne électorale pour la députation le 30 avril 1961 et son message à son staff électoral de 180 personnes n’a pas plu au tyran qui attendait l’occasion pour le faire disparaître à tout jamais. Lucien Daumec ne s’était pas rendu compte que le dangereux courant d’idées noiristes dont il fut le propagateur avec d’autres jeunes en 1946 dans le journal La Ruche allait l’ensevelir.

En brandissant l’idéal dessalinien pour enfermer les classes moyennes dans un particularisme qui les fait se recroqueviller dans le sanctuaire de la fonction publique, l’irresponsabilité s’est installée pour de bon avec ses effets de boomerang. Exit la solidarité, le savoir-faire, la seule règle du jeu qui compte est la confiscation du pouvoir d’État converti en chasse gardée. Un mauvais temps qui a pour expression aujourd’hui le banditisme légal. Des intérêts spécifiques ont diffusé cette forme de pensée particulariste au détriment de l’intérêt général. Au fil des ans, le nationalisme chauvin a développé une mentalité d’arrière-garde qui fait la promotion de la médiocrité et bloque l’apport extérieur nécessaire à toute fécondation.

Une mentalité qui nous fait consentir à notre propre vampirisation

Au terme de ce parcours, il est clair que le mauvais chemin pris par Haïti commence à Saint-Domingue dans la trahison de Toussaint Louverture par ses propres généraux dont Christophe et Dessalines. Une trahison des idéaux de fraternité et de solidarité. Le mal est que nous persistons dans le mauvais chemin, incapable de rejeter les mauvais plis et de mettre en valeur le côté positif de l’héritage en supprimant les aspects négatifs par une critique soutenue et systématique pour nous dégager de leur conditionnement. Aucun ressourcement politique n’est possible en continuant dans le mauvais chemin de la zombification. Un mauvais chemin qui résiste à l’usure du temps. Éternel. Intemporel. Le mauvais chemin d’une mentalité qui nous fait consentir à notre propre vampirisation en vidant le pays de toute sa substance. La mentalité haïtienne déroute à un tel point que le psychiatre Louis Mars se demande si un des aspects de cette mentalité d’esclave que nous appelons en créole « sousou » et qui est généralement connue sous le nom d’Oncle Tom « serait dû au complexe d’infériorité né de l’asservissement [18]. »

Les conséquences de cette vampirisation sont multiples. Les fils de Toussaint Louverture, Isaac et Placide, ne retournent pas en Haïti malgré les offres qui leur sont faites par le président Boyer pour qu’ils viennent reprendre les propriétés de leur père. Comme l’explique Hénoch Trouillot, «  Ils ont préféré vivre et mourir à l’étranger, ayant comme peur du milieu haïtien où se trouvait une partie de leur fortune. Il en fut ainsi des enfants de la plupart de nos grands hommes. Ce pays n’a jamais aimé ces grands hommes, c’est une des leçons de l’histoire  [19]. » Christophe se suicide en 1820 et la reine Marie-Louise, son épouse, part d’Haïti avec ses deux filles et elle meurt à Pise en Italie. Son fils qui était parti étudier en France en 1802 est décédé à l’hôpital suite d’une maladie. Ses trois autres fils (les princes Victor, Eugène et le prince royal) sont tués par Richard, duc de Marmelade, gouverneur du Cap.

Le mauvais chemin s’accommode de toutes les idées farfelues, ésotériques et occultes. À chaque fois, on prend les mêmes destructeurs et on recommence. Les mêmes malades du pouvoir signent des pactes avec le diable pour avoir le contrôle. Une solution possible serait de suivre le conseil de Ronald Jean-Jacques qui déclare : « En tant que peuple, nous devons nous réconcilier avec nous-mêmes, par devers les aléas et les soubresauts de nos origines variées et diverses, de notre histoire marquée de périodes macabres et glorieuses, de notre personnalité  » multiple  » et symptomatique, pour pouvoir espérer trouver l’équilibre à la vie dans le monde de ce XXIème siècle tumultueux et complexe [20]. » Cela demanderait une prise de conscience en premier lieu de notre état de mal très avancé, ce qui va à l’encontre de l’idéologie de « l’Haïti chérie » constamment bombardée dans les esprits même de ceux qui fuient l’enfer en allant en République Dominicaine ou enfin au Brésil et en Équateur. En effet, l’émigration haïtienne au Brésil est passée de 4.000 Haïtiens en 2011, à plus de 20.000 en 2013 et à 50.000 jusqu’à fin 2014, selon les chercheurs Fernandes et Castro [21]. » Aux dernières informations, ce chiffre a atteint 70.000 [22] en septembre 2015.

En 1852, l’abolitionniste et romancière américaine Harriet Beecher Stowe publie son best seller La case de l’oncle Tom , le livre le plus lu après la Bible au 19e siècle avec plus de quarante éditions aux États-Unis et plus de vingt éditions en France. Beecher Stowe fait dire à son personnage Georges Harris né d’un père blanc et d’une mère noire, à la recherche d’un pays pour vivre : «  je veux un peuple qui ait une existence séparée, indépendante propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple ? Je regarde autour de moi ! Ce n’est point dans Haïti ; il n’y a pas là d’éléments : les ruisseaux ne remontent pas leurs cours, la race qui a formé le caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie ; il faudra des siècles pour qu’Haïti devienne quelque chose  [23]. » La prévision s’est révélée vraie en deux siècles. Sommes-nous partis pour deux autres siècles Tèt Kale ? Pas besoin d’attendre pour donner la réponse. À moins d’une révolution éthique, la marche dans le mauvais chemin est appelée à continuer.

………..

* Économiste, écrivain

[1] Gary Olius, « Elections en Haïti ou l’art de confisquer la participation populaire », AlterPresse, 9 février 2015

[2] Tim Matthewson, A Proslavery Foreign Policy : Haitian-American Relations During the Early Republic, Wesport, CT, Greenwood Press, 2003, p. 131.

[3] Tim Matthewson, « Jefferson and the Nonrecognition of Haiti », Proceedings of the American Philosophical Society, Vol. 140, No. 1, March 1996, p. 27 et 35.

[4] Leslie Péan, « De Vertières à ce jour en passant par le Pont Rouge (3 de 4) », AlterPresse, 15 novembre 2013

[5] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1803-1807, Port-au-Prince, Imprimerie Deschamps, 1989, p. 320.

[6] Leslie Péan, « La conférence de Chicago (4 de 5), De la bataille de Vertières à Anténor Firmin : la problématique de l’indépendance des peuples », AlterPresse, 4 décembre 2013.

[7] Sténio Vincent, En posant les jalons, Tome premier, Port-au-Prince, Imprimerie de l’État, 1939, p. 22.

[8] Jean Fouchard, « Documents inédits : Thomas Madiou rend hommage à l’empereur », Revue de la Société haïtienne d’histoire et de géographie, numéro 145, 1984. Lire aussi David Patrick Geggus, Haitian Revolutionary Studies, Indiana University Press, 2002.

[9] Timoléon Brutus, L’homme d’Airain : Étude monographique sur Jean-Jacques Dessalines, fondateur de la nation haïtienne, 2 vols, Port-au-Prince, Imprimerie de l’État, 1947 ; Dantès Bellegarde, Dessalines a parlé, Port-au-Prince, 1948 ; Gérard Mentor Laurent, Six études sur J. J. Dessalines, Port-au-Prince, 1950 ; Luc Dorsinville, Jean-Jacques Dessalines et la création du drapeau bleu et rouge haïtien, Port-au-Prince, 1953 ; Jean-Baptiste, St. Victor, Le fondateur devant l’histoire, Port-au-Prince : Imprimerie Eben-Ezer, 1954 ; Michel Aubourg, Le drapeau dessalinien : Contribution à l’histoire d’Haïti, Port-au-Prince, 1964 ; Hénock Trouillot, Dessalines ou la tragédie post-coloniale, Port-au-Prince, 1966 ; Mentor, Gaétan, Dessalines : L’esclave devenu empereur, Pétionville, Haïti : Gaétan Mentor, 2003 ; Martin Renauld, Jean-Jacques Dessalines dans la guerre d’indépendance haïtienne : Les stratégies utilisées pour imposer son leadership, Montréal, 2004 ; Berthony Dupont, Jean-Jacques Dessalines : Itinéraire d’un révolutionnaire, Paris, 2006 ; Gérard Desnoyers Montès, Dessalines face à l’armée de Napoléon Bonaparte, Montréal, 2006.

[10] « Le mariage de Mlle Nicole Duvalier et de Mr. Luc-Albert Foucard », Le Nouvelliste, 19 décembre 1966.

[11] Inter-American Commission on Human Rights, Inter-American Yearbook on Human Rights, 1988, Organization of American States, Martinus Nijhoff Publishers, The Netherlands, 1991, p. 668.

[12] « Haïti : La faiblesse institutionnelle handicape le respect des droits humains, selon la MINUSTAH », AlterPresse, 1er février 2008

[13] Gabriel Debien, « Gens de couleur libres et colons de Saint-Domingue devant la Constituante (1789 – mars 1790) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 4, n° 2, 1950, p. 216.

[14] Jean-Luc Bonniol, « Entretien avec René Depestre », Gradhiva, 1, Paris, 2005, p. 31.

[15] Jean-Erich René, « Les racines du mal », Potomitan, Février 2008.

[16] Justin Dévot, Considérations sur l’état mental de la société haïtienne ; l’organisation des forces intellectuelles, Paris, Pichon, 1901, p. 93.

[17] Bernard Diederich, Fort Dimanche – la machine d’extermination, Port-au-Prince, L’lmprimeur II, 2014, p. 38.

[18] Louis Mars, « La mentalité haïtienne et la psychiatrie », Bulletin du Service d’Hygiène et d’assistance publique, Port-au-Prince, juin 1938, p. 22.

[19] « Quand Hénock Trouillot nous parle, Le Nouvelliste, 27 septembre 1985, p. 13.

[20] Ronald Jean-Jacques, « Une Parasismique pour la psyché haïtienne », Rencontres, numéros 24-25, Février 2012, p. 41.

[21] Duval Fernandes et Maria da Consolação Gomes de Castro, « La migration haïtienne au Brésil : résultat de l’étude à la destination », dans La migration haïtienne vers le Brésil : Caractéristiques, opportunités et enjeux, Cahiers migratoires, Genève, N° 6, Juillet 2014, p. 52.

[22] « Migration : Les ressortissants d’Haïti aux abois au Brésil », AlterPresse, 10 septembre 2015.

[23] Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom, Paris, Hachette, 1868, p. 422-423.

Crédit: Leslie Péan

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