Google

Haiti/Littérature: La Nation Ecartelée / Entre Plan Américain et Projet National.

Written on:mai 18, 2016
Comments
Add One

Préface à la Deuxième Edition

Fritz Deshommes

Fritz Deshommes

Je remercie le vice-recteur à la recherche de l’Université d’État d’Haïti, mon ami Fritz Deshommes, de m’avoir honoré en me confiant la rédaction de la préface à la réédition de son ouvrage, Haïti : La Nation écartelée, publié il y a dix ans. Ce livre, qui reprend une série d’articles publiés en grande partie dans les colonnes du quotidien Le Nouvelliste au cours des années 1980, offre aujourd’hui à ceux qui n’ont pas vécu cette période un moyen de prendre connaissance des débats et combats autour de l’application de ce qu’on avait appelé à l’époque le « Plan américain pour Haïti ». Une question centrale agitée dans les mobilisations politiques qui ont défini ce tournant de notre histoire. Les contemporains de ces événements pourront eux aussi, à travers ce livre, renouer avec des pratiques dont ils étaient acteurs ou témoins.

Trente ans après 1986, nous sommes en train d’éprouver dans toute sa rigueur les conséquences désastreuses, mais combien prévisibles, des mesures prises au cours des décennies 1980 et 1990 pour déstabiliser l’économie haïtienne, appauvrir sa population et la forcer à rejoindre, sur des bases nouvelles, le nouvel ordre mondial tel que défini par les décideurs impériaux dans les documents dits de Santa Fe produits par les conseillers du président américain Ronald Reagan. Relire aujourd’hui les documents de cette période, enregistrant les débats et le positionnement de certains des acteurs, projette un éclairage indispensable à tout effort de compréhension de cette descente aux enfers dans laquelle est, depuis, plongée notre société, et sur le rôle de ceux qui se sont portés au devant de la scène pour prendre en main notre destinée, mais qui ne se sont pas montrés à la hauteur de cette grande responsabilité soit par lâcheté ou par intérêts. C’est aussi une opportunité pour nous, citoyens haïtiens, de prendre toute la mesure de nos propres faiblesses face à des situations que nous imposent tant nos dirigeants que des décideurs impériaux.

Ce livre de Fritz Deshommes nomme certains des acteurs haïtiens ayant collaboré à la mise en application des mesures néolibérales. En ce sens, il fait implicitement une suggestion capitale par rapport au discours renvoyant nos difficultés à la dépendance. Celle-ci n’est  ni [simplement] subie, ni simplement imposée de l’extérieur, mais a besoin de collaborateurs locaux (intellectuels, acteurs économiques et dirigeants politiques), qui prennent part, à partir d’intérêts variés, dans notre maintien sous la domination étrangère. Nos élites intellectuelles, nos dirigeants, inféodés aux intérêts des puissances impériales   ne s’étaient pas gênés pour défendre et mettre en application toutes sortes de recettes que leur dictaient leurs tuteurs  internationaux.

Haïti : La Nation écartelée est aussi là pour rappeler que la mise en application de la stratégie néolibérale n’a pas été faite sans contestations, sans effort pour engager le pays vers une autre voie. Selon l’auteur, il y avait bien une autre voie, celle d’un projet national. Or, tout comme pour le « plan américain », et peut-être encore plus que celui-ci, il est impossible de présenter un document où ce projet national aurait été enregistré ou formulé systématiquement. La structure du livre de Deshommes met précisément tout cela en scène. Il est en effet assez évocateur que, sur les sept chapitres de Haïti : La Nation écartelée, cinq couvrent « le plan américain » et deux seulement traitent du « projet national ». Il n’est donc pas surprenant que Deshommes soit obligé de situer ce plan national dans les dénonciations du plan néolibéral, et « à travers des conférences, colloques, réflexions, congrès, ateliers réalisés sur divers sujets à partir de 1986… » Or, un plan national aurait dû être une véritable stratégie méticuleusement dessinée avec des objectifs précis ; des étapes à suivre ; des options calculées ; des moyens à mettre en œuvre ; des forces à déplacer… autant de  caractéristiques que l’on retrouve, par contre,  dans les différents Country Development Strategy Statement, Haïti, élaborés par l’USAID à partir de 1982.

Les divers documents signalés dans le livre de Deshommes comme composantes du « plan national » : résolution du CONACOM, résolution du « Colloque les paysans dans la nation haïtienne », et même la Constitution de 87, forcent un peu la note et ne sont pas en fait des plans, mais tout au plus des formulations plus ou moins élaborées des aspirations à une stratégie nationale. Serait-il trop exigeant de demander à ceux qui avaient promis en 1990, en échange de l’honneur et de l’opportunité de nous diriger, de contrer le « plan américain » représenté par Marc Bazin qu’ils nous rendent compte ?

Ceux qui ont vécu cette expérience ont été témoins de la manière dont

 les dirigeants des années 1990 et 2000, hissés au pouvoir à partir de la promesse d’adoption d’une voie nationale, étaient devenus paradoxalement les exécuteurs de politiques qu’ils avaient contribuées à contester quand, entre 1986 et 1989, ils se considéraient encore les « compagnons de route » de la mobilisation populaire. Ils ont réussi à imposer à la société entière l’application du « plan américain » par la liquidation des entreprises publiques, la destruction des barrières tarifaires qui, tant bien que mal, offraient les dernières protections à l’économie haïtienne. Ils étaient devenus les défenseurs zélés d’une politique de courte vue consistant à démanteler l’économie par l’incitation au désinvestissement dans la production pour le marché local dans l’espoir que les États-Unis nous aideront à faire face aux conséquences. Or ces cadeaux tant espérés de l’Oncle Sam ont attendu jusqu’en décembre 2006 pour être finalement offerts  sous la forme de la loi HOPE qui, bien entendu, est restée bien en dessous de leurs espérances. Aujourd’hui, une forte partie de notre consommation se réalise sur le marché externe non seulement avec une baisse de notre pouvoir d’achat, mais aussi à la merci d’une bourgeoisie compradore sans tripes.

Le grand paradoxe de cette tranche de notre histoire nationale est l’étonnante similitude entre les actions des dirigeants connus pour leur conservatisme et celles de dirigeants qui ont eu des rôles historiques enviables dans les luttes progressistes et anti-impérialistes.

Dix ans après sa première publication,  Haïti : La Nation écartelée reste un livre de référence pour tous ceux qui veulent, tout en restant proches de l’événement, suivre l’histoire du déchirement d’une nation.

Jean Alix René

Université d’État d’Haïti

 

Avril 2016

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*