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Haiti/Politique: Intensifier le mouvement populaire de résistance.- 2e Partie.

Written on:décembre 4, 2015
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Leslie Péan

Leslie Péan

Dans la géographie de la drogue au sein de la Caraïbe, Haïti est devenue une plaque tournante. Ce juteux commerce est surdéveloppé à un point tel que des hommes d’affaires associés au pouvoir politique en place font rentrer cocaïne et héroïne dans des cargaisons de sucre. C’est le cas avec le bateau MV Manzanares saisi en Avril 2015 avec 77 kilos de cocaïne et 10 kilos d’héroïne en provenance de la Colombie. Si les gros bonnets impliqués arrivent à s’en sortir en échange d’informations permettant de remonter la filière, il n’empêche que le mal incarné a déjà fait des émules. Un mois plus tard, en mai 2015, l’Agence américaine de Lutte contre la drogue « Drug Enforcement Agency » (DEA) arrête en Haïti Fabio Lobo, fils du président hondurien Porfirio Lobo Sosa (2010-2014), sous l’accusation d’avoir transporté 5 kilos de cocaïne aux Etats-Unis entre 2009 et 2014. Six mois plus tard, le 11 novembre 2015, la DEA arrête deux Vénézuéliens en Haïti, Efrain Antonio Campos Flores et Francisco Flores de Freites, dans une transaction portant sur 800 kilos de cocaïne[i]. Les deux Vénézuéliens sont respectivement le fils et le neveu de l’épouse du président Maduro du Venezuela. Depuis que le trafic de la drogue en Haïti a commencé sous Jean-Claude Duvalier, l’influence des narcotrafiquants n’a jamais été ni aussi grande ni aussi active.

Les arguments pour combattre les narcotrafiquants au pouvoir ne manquent pas. Ils ont été exprimés dans les messages de solidarité à Radio Kiskeya qui ont suivi les agissements crapuleux des individus qui ont criblé de balles l’immeuble de cette station de radio très écoutée dans la nuit du 30 novembre 2015. Les forces agissantes de la résistance contre le terrorisme d’État se mobilisent. En effet, parmi les multiples interventions entendus le 1er décembre 2015 à la Radio Kiskeya, il convient de souligner celle du président du Sénat, Simon Dieuseul Desras, dévoilant les rapports entre l’équipe au pouvoir et les narcotrafiquants. L’ex-sénateur Desras a surpris tout le monde en révélant la longue collaboration de Jovenel Moïse avec le secteur des narcotrafiquants. Jovenel Moïse, jusqu’alors inconnu et Evinx Daniel, disparu dans les circonstances que l’on sait, sont allés le voir en mai 2011 pour lui demander son appui afin de faciliter la confirmation de l’entrepreneur Daniel-Gérard Rouzier comme premier ministre par le Sénat.

L’ancien président du Sénat, Simon Dieuseul Desras, dont le prestige moral ne fait aucun doute, a réitéré les déclarations faites à l’émission Ranmasse de Radio Caraïbes trois jours auparavant  : « Les Etats-Unis qui prétendent combattre le trafic de la drogue projettent d’installer au Palais national un trafiquant notoire, puisque dans les champs de banane de Jovenel Moise dans le Nord’Est, il y a une piste d’atterrissage pour organiser le trafic, et la DEA peut s’y rendre maintenant pour confirmer mes dires. » Face à la profonde crise morale affectant le pays, la réflexion se déploie sans complaisance. Dans un refus de toute soumission aux bandi légal, la levée de boucliers contre les terroristes d’État se fait avec un verbe haut et des idées élevées.

La déclaration du sénateur Desras sur l’écran, le paravent, que constitue la plantation de bananes de Jovenel Moïse est d’une importance capitale. Elle éclaire l’ascension vertigineuse de ce dernier à partir de ses relations avec Evinx Daniel. Déjà, le 18 septembre 2014, le journaliste Roberson Alphonse du quotidien Le Nouvelliste, écrivait : « on évoque la proximité des gens du milieu, des individus au passé douteux avec le pouvoir Tèt Kale. L’exemple de Evinx Daniel revient toujours. L’homme d’affaires, arrêté dans une affaire de drogue, a été libéré grâce à l’intervention de gens proches du pouvoir. Peu après l’incarcération fin 2013 de Evinx Daniel dans une affaire de drogue récupérée en mer, le chef de l’État avait passé la nuit dans son hôtel au grand dam de certains. Evinx Daniel, entretemps, est porté disparu depuis janvier 2014[ii]. » Y a-t-il une relation entre la disparition mystérieuse d’Evinx Daniel et la propulsion de son compagnon Jovenel Moise comme éventuel président d’Haïti ?

Le Forum du secteur privé recherche une zone de confort

Les débats actuels en Haïti tournent autour des élections frauduleuses du 9 août et du 25 octobre 2015 réalisées par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) dirigé par Pierre-Louis Opont. Loin d’être un zombi messager de son ombre, Pierre-Louis Opont est le représentant de l’oligarchie du secteur privé (privatif) au sein du CEP. Il n’agit que pour défendre les intérêts de ce secteur privatif qui refuse toute compétition et se contente d’importer 60% des produits alimentaires alors que le pays a un potentiel agricole non négligeable. L’économie haïtienne est mise en sommeil, déconnectée du temps. Suspendu en vol pour paraphraser Lamartine ! Le secteur privatif tient à protéger ses intérêts mercantiles en soutenant les régimes politiques les plus sordides. Pour que ses affaires marchent, Haïti ne doit pas fonctionner comme un pays normal.

Avec les nuances et la subtilité du secteur privé dans la conjoncture actuelle[iii], ses dirigeants tels que Réginald Boulos, Grégory Brandt et Rony Desroches ont exprimé leur soutien au CEP. Le secteur privé innerve à sa manière les ramifications du blocage politique, approfondissant ainsi l’analyse que produit la Banque mondiale en septembre 2015 :

« La structure du secteur privé montre des signes de degrés élevés de concentration, qui entravent l’entrée de nouveaux acteurs et conduisent à des prix élevés pour les consommateurs. […] Plusieurs des produits alimentaires les plus importants dans le panier haïtien de consommation sont vendus sur des marchés concentrés, et une analyse préliminaire indique que les prix de ces produits sont en moyenne d’environ 30-60 pour cent plus élevés en Haïti que dans les autres pays de la région. Cela se traduit par des possibilités limitées pour une expansion substantielle du secteur privé formel dans la plupart des branches d’activité. Peu d’entreprises privées établies en Haïti ont des structures de capital et de gouvernance modernes avec une gestion professionnelle, ce qui limite leur accès au financement à long terme[iv]. »

La messe est dite. Le secteur privatif descend dans les rues quand il estime ses intérêts menacés. On l’a vu lors de ses actions contre Aristide en 2004 et encore contre Laurent Lamothe en 2014. Aujourd’hui, il accepte les élections frauduleuses du 9 août et du 25 octobre 2015. Feignant de ne pas bien maîtriser les enjeux et périls, en plein dans la recherche frénétique d’une zone de confort, le Forum du secteur privé se jette dans la mêlée pour préserver des intérêts mal compris. « Le Forum demande au CEP, de s’assurer de concert avec les deux candidats qualifiés pour le deuxième tour des élections présidentielles, que toutes les garanties requises soient aménagées pour que le processus électoral aboutisse d’un résultat crédible, ne souffrant d’aucun déficit de légitimité[v]. » Attitude suicidaire sur laquelle nous reviendrons dans la troisième partie.

Les vrais enjeux des mines d’or

Les manifestations de contestation de ces élections frauduleuses font tâche d’huile. La fin de Martelly et de sa bande de bandi legal est aussi houleuse que son commencement. Cette situation de surface ne doit pas masquer ce qui est en dessous. Les vrais enjeux sont l’exploitation des mines d’or d’Haïti estimés à 20 milliards de dollars et l’avant-projet de loi minière préparée par des experts de la Banque mondiale. De plus, à un moment où les Etats-Unis d’Amérique sont engagés dans une campagne présidentielle pour les élections de 2016, le parti républicain semble décidé à utiliser tous les moyens pour gagner. Cette stratégie est évidente avec la publication de l’ouvrage intitulé Clinton Cash écrit par le conservateur américain Peter Schweizer en mars 2015.

En effet, Peter Schweizer, président de l’Institut d’Audit du Gouvernement (Government Accountability Institute) épingle la famille du président Clinton pour ses activités liées à la compagnie aurifère VCS Mining en Haïti. On y lit que « Thony Rodham, frère de Hillary Clinton, fait partie du board de la compagnie VCS Mining qui a obtenu en 2012 deux permis d’exploitation d’or du gouvernement haïtien[vi] ». VCS Mining a déclaré avoir reçu son permis d’exploitation en 2010 avant que le frère de Hillary Clinton devienne membre de son conseil d’administration. À cette époque, Kenneth Merten, ambassadeur américain en Haïti, avait écrit dans un câble au Département d’État que c’était la ruée vers l’or (gold rush is on)[vii]. Merten référait aux compagnies en ligne pour recevoir de juteux contrats dans le cadre de la reconstruction post-sismique. Il ne croyait pas si bien dire car une réelle ruée vers l’or se produisait en même temps.

Enfin, à la lumière du gaspillage des ressources financières mises à la disposition d’Haïti suite au séisme du 12 janvier 2010, et considérant l’expérience haïtienne en matière d’exploitation minière avec les compagnies Reynolds et Sedren, le Sénat haïtien a voulu limiter les dégâts. En effet, il est difficile d’être optimiste quand on sait que de 1960 à 1972, soit pendant 12 ans, dans le cadre l’exploitation du minerai de cuivre par la compagnie Sedren, cette dernière a exporté 1,5 million de tonne de minerai de cuivre, évaluées à environ 83,5 millions de dollars et le gouvernement n’a reçu qu’environ 3 millions de dollars US[viii]. Aussi, le grand corps a voulu protéger le patrimoine national en prenant la décision suivante :

«  le Sénat de la République adopte la présente résolution et demande expressément et solennellement à l’Exécutif de :
Article 1 : Surseoir immédiatement à l’exécution de permis d’exploitation déjà signés avec la Somine S. A. le « VCS Mining », ou toute autre entité.
Article 2 : Mettre en place une commission d’experts regroupant les cadres du MTPTC, de l’Université d’État d’Haïti, des Haïtiens vivant à l’étranger et du Parlement en vue d’analyser les différents contrats déjà signés.
Article 3 : Organiser un débat national sur les ressources minières du pays, leurs potentialités et la manière de les utiliser dans le cadre d’un plan consensuel de Refondation nationale.
Article 4 : La présente Résolution est transmise à l’Exécutif à telles fins que de droit.
Donnée au Sénat de la République, le 20 février 2013, An 210e de l’Indépendance. »
Suivent les signatures des Sénateurs Simon Dieuseul Desras (Président), Steven Irvenson Benoit (Premier secrétaire) et Joseph Joël John (deuxième secrétaire)[ix].» (à suivre)

 Leslie Pean
Historien – Economiste


[i] José de Cordoba, « U.S. Arrests Two Relatives of Venezuelan President Nicolás Maduro on Drug-Trafficking Charges », Wall Street Journal, November 11, 2015. Lire aussi « Deux proches du président vénézuélien soupçonnés de trafic de drogue arrêtés en Haïti », Le Monde, 12 novembre 2015.

[ii] Roberson Alphonse, « Drogue : d’Aristide à Martelly, Haïti reste sur la liste noire des Américains », Le Nouvelliste, 18 septembre 2014.

[iii] Roberson Alphonse, Robenson Geffrard et Louis Joseph Ollivier, « Le CEP et ses appuis », Le Nouvelliste, 29 septembre 2015.

[iv] Raju Jan Singh and Mary-Barrton-Dock, Haïti : Toward a new narrative, World Bank, Washington, D.C., September 2015, p. 15.

[v] « Le secteur privé appelle à la tenue du second tour » , Radio Métropole, 30 novembre 2015.

[vi] Roberson Alphonse, « Les Clinton, Bellerive et l’or d’Haïti », Le Nouvelliste, 6 mars 2015.

[vii] Kenneth Merten, « Gold rush is on », Wikileaks, February 1, 2010.

[viii] « Menaces de razzia sur les réserves d’or en Haïti – La sombre histoire d’une Haïti « ouverte aux affaires » », AlterPresse, 9 juin 2012. Lire aussi Gerardo Ducos, L’industrie minière en Haïti, op. cit., p. 5.

[ix] Gerardo Ducos,  L’industrie minière en Haïti : défis et réalités, Rapport préliminaire, Concertation pour Haïti, Juin 2015, p. 28.

 

Credit: Leslie Pean

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