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Haïti/Québec/Diasporama: Lettre de Montréal – 45, Carmen Brouard !

Written on:juin 26, 2016
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Nadine Magloire

Nadine Magloire

 Webert Charles qui a réédité mon livre LE SEXE MYTHIQUE m’avait écrit qu’il souhaitait publier pour les jeunes une biographie de la pianiste et compositrice haïtienne, Carmen Brouard, ma mère. Je lui avais dit que je collaborerais à condition qu’on dise la vérité. Je lui ai envoyé les renseignements qui suivent. Je n’ai plus entendu parler de son projet.

 Ma mère était une personne plutôt secrète. Elle ne nous a pas dit grand-chose au sujet de ce qu’elle a vécu. Françoise Forest, dans  »CARMEN BROUARD, Sa musique, Ses états d’âme, ses souvenirs » insiste sur l’amour de ma mère pour Haïti. De même, Claude Dauphin qui a écrit des choses assez justes concernant la musique de ma mère dans son ouvrage « LES STYLES DE LA MUSIQUE HAITIENNE ». Le nationalisme de ma mère est une fiction. Ce qu’elle m’a toujours dit c’est que s’étant fiancée à mon père, elle avait dû rentrer en Haïti avec sa famille qui avait passé quelques années à Paris, à cause de la maladie du deuxième fils, Max. Son rêve c’était une carrière de concertiste qui n’était pas possible en Haïti. A son retour, elle a donné quelques récitals avant de se consacrer à l’enseignement du piano. A cette époque, elle a suscité beaucoup de jalousie et l’on a dit toutes sortes de faussetés à son sujet. Souvent des choses parfaitement absurdes. On a raconté qu’elle donnait ses leçons de piano… nue! Il y a quelques mois, je parlais au téléphone, avec une personne en Floride dont les sœurs avaient été des élèves de ma mère, il y a très longtemps et elle m’a ressorti cette histoire!

 Quand j’étais toute petite ma mère m’a laissée avec sa sœur Renée qui avait aussi une fille de mon âge. Elle est retournée à Paris. Mais, après quelques mois, elle est rentrée au pays. Je suppose que la vie s’est avérée trop difficile. Je me souviens seulement de son retour en bateau. Quant à son troisième séjour à Paris, peu importe ce qu’a dit Françoise Forest et ce que ma mère a pu lui raconter dans les dernières années de sa vie. Moi, j’étais avec elle pendant ces 3 ans et demi (septembre 1955-février 1959). Elle a été parfaitement heureuse pendant son séjour en France. C’est la seule époque de sa vie où elle n’a pas souffert de ses fameuses migraines (elle les avait depuis l’enfance, m’a-t-elle dit). C’est faux qu’elle est rentrée en Haïti parce qu’elle n’avait plus d’argent.

 J’avais décidé, la mort dans l’âme, de retourner en Haïti à cause de ma fille. Dans l’impossibilité de trouver un appartement et devant travailler, j’avais dû la confier à une famille, en banlieue de Paris. Je ne la voyais qu’une fois dans la semaine. Je me suis aperçue après quelques mois qu’elle commençait à m’oublier. Elle s’était attachée à sa nouvelle famille où il y avait 3 jeunes enfants. La femme s’occupait bien de ma fille, mais je ne souhaitais pas qu’elle soit élevée dans un milieu ouvrier. D’autre part, la perspective d’être une sténodactylo le reste de ma vie ne m’enchantait pas. J’ai donc décidé de rentrer au pays. Au dernier moment, ma mère, qui s’était beaucoup attachée à sa petite fille, a décidé de rentrer elle aussi. Si elle a dit à Françoise Forest que c’était pour des raisons pécuniaires, elle a peut-être pensé que ça faisait plus sérieux que d’avouer la vraie raison. Elle avait vendu tout ce qu’elle possédait pour étudier la composition à Paris, afin d’écrire la musique selon les règles: sa maison qu’elle n’avait que depuis moins de 4 ans, sa 4 chevaux, vieille de six mois, son piano, ses meubles. Et elle abandonnait Paris à cause d’un bébé de 10 mois.

 Elle a recommencé à donner des leçons de piano à Port-au-Prince, chez son père, au Bois Verna, à organiser des auditions de ses élèves. Et elle a composé de la musique. A Paris, elle avait étudié assidument pendant plus de trois ans avec Georges Hugon. Il était le père de la comédienne Sophie Daumier (le nom de sa mère).  Pendant une douzaine d’années, elle avait fait un duo comique avec son mari: Guy Bedos. Dans les années 1980, j’avais lu son autobiographie.

 J’ai fait une deuxième tentative de vivre à Paris en 1962. Mais c’était pire. Problème de logement et cette fois, impossibilité de trouver du travail. J’ai tenu pendant un an et demi. Ma mère espérait me rejoindre avec ma fille. J’ai dû une fois de plus retourner au pays. Ma fille s’était révélée très douée pour le piano. Ma mère voulait qu’elle puisse étudier dans une ville où il y avait une vie musicale. Et c’est ainsi que j’ai pensé à Montréal où j’avais passé une année (1950-51) au Collège Marie de France. Je savais qu’il y avait eu, entre temps, la  »révolution tranquille » et que Montréal avait beaucoup évolué culturellement.

 Je crois que ma mère a été heureuse à Montréal. Mais elle a souffert beaucoup de maux de tête (soulagés par le saridon) et d’urticaire. Elle devait porter des manches longues parce qu’elle était devenue allergique au soleil, vraiment surprenant! Les choses ont été un peu difficiles au début. Elle allait donner des leçons de piano jusqu’à Longueuil, la banlieue sud de Montréal. En plein hiver. Mais c’est surtout la méthode de cette école qu’elle trouvait aberrante. Assez vite, elle l’a quittée. Quelques élèves l’ont suivie. D’autres sont venus.

 Elle a fondé avec Claude Dauphin, le Centre de Recherche et de Diffusion de la Musique Haïtienne. Cet organisme organisait des concerts où l’on jouait entre autres des œuvres de ma mère. Ma fille, pianiste et diplômée de l’Université de Montréal y a joué aussi des œuvres de sa grand-mère.

 Malheureusement c’est seulement quelques années après sa mort qu’on a joué sa grande œuvre BARON LACROIX, d’après la pièce de Franck Fouché. Elle aurait été si heureuse de l’entendre, interprétée par l’orchestre Métropolitain de Montréal, dans la toute nouvelle salle de la Place des Arts: la Maison Symphonique.

 Ma mère n’a eu que des déboires de la part des Haïtiens. Cela m’indigne que, morte, on veuille la récupérer. François Forest insiste sur son amour pour sa chère Haïti alors qu’elle a toujours voulu quitter le pays.

Credit: Nadine Magloire

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