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Haiti/Société: Les ballerines des nuits de Delmas !

Written on:février 3, 2016
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image de courtoisie

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Elles servent. On s’en sert. Elles dansent, on les fait danser. Majeures et consentantes, elles n’appellent pas cela de la prostitution. Mais, sur la longue route qui mène de Port-au-Prince à Pétion-Ville, les serveuses offrent davantage que des Prestige. Dans les bars dansants de Delmas, elles encouragent à consommer contre un pourcentage du prix de la bière et plus si affinités. 

« J’engrange 5 gourdes sur chaque bière servie », souffle Danielle*, 24 ans, accoutrée de son « pantalon san fouk ». Il est presque 22 heures. Sur Delmas, la ville qui se contrefout de ses vieilles misères, de ses enfants qui ronflent à la belle étoile au carrefour de l’Aéroport, la vie s’égaie. Les tap-taps qui courent à contre-sens, saturés de travailleurs pressés de regagner leur foyer, ne sont plus qu’un vague souvenir. À Delmas 85, sur une petite cour au ventre profond, des hommes s’affaissent autour d’une table épuisée par des années de verres posés; ils sirotent une bière. Ce n’est pas une bière en réalité : c’est une monnaie d’échange entre les clients et les serveuses. Ils boivent, elles trinquent.

Dans ce bar dansant sans confort, les serveuses portent d’infimes bermudas, des minijupes aux couleurs vives, elles déambulent dans la nuit rougie. Leurs pas sont lascifs, mesurés. Tout doit se faire dans un telos de séduction. Quand Danielle vous sert, ce n’est pas une simple employée qui s’y met. Elle vous parle, danse avec vous et s’assoit avec vous, tout dépend des désirs du client. « Je dois m’atteler à ce qu’ils consomment le maximum de bières possible. D’autant que mon gagne-pain en dépend », dit-elle benoîtement, scotchée à un pan de mur qui définit le trois pièces mal en point où chaque soir l’alcool coule à flots, où le rabòday hurle. Danielle vit des pourboires aussi ; elle qui n’est pas disposée à vous partager son numéro de téléphone dès le premier soir.

R. N., propriétaire d’un bar dansant à Delmas, parle d’un choix économique rationnel. «Avec la montée des prix du loyer, de l’électricité, bref du coût de la vie, on a du appliquer cette politique, celle d’embaucher des filles qui s’ingénieront à se payer elles-mêmes», explique-t-il, quelque peu éméché, iPhone brandi. Alors comment trouve-t-il ces filles? R. ricane. Il tapote sa chevelure. À l’entendre, c’est la chose la plus facile. Il explique, sans langue de bois, que les filles se pressent au portillon, qu’il n’a pas besoin de petites annonces. Ici, dit-il, elles gagnent. Ce que ne dément point Mimose. « Je vis de ce que je fais. Des pourboires aussi », lâche-elle, 22 ans, mère d’un garçon de 5 ans.

Ici, les pourboires aident beaucoup à arrondir les angles. Mais ce n’est pas sans contrepartie. Mimose est le genre de filles qui parle vrai, sans bluff, sans fioritures. « Le client le plus enclin à donner des bakchichs est privilégié. Je suis à son chevet durant toute la nuit. Il est automatiquement mien ! » Qu’adviendra-t-il de cette relation client-serveuse ? Elle admet que celle-ci peut déboucher sur une aventure, sur un petit flirt dans un motel du coin. La vie de ces filles tourne autour de cela : tout donner pour tout recevoir. Dans une parfaite synchronie de réciprocité, comme un pacte non écrit sur l’amour marchandisé.

Sans ces boîtes de nuit, Delmas serait déjà mort, argue R. N., pince-sans-rire. «Même si la rue est troublée toute la journée, soyez sûrs qu’il y aura dans la soirée un public mosaïque ici qui vient pour s’amuser, pour prendre une bière entre amis, pour fêter un anniversaire ou une fin de semaine généralement éreintante», détaille l’ingénieux, lui qui, un temps, a bossé en République dominicaine pour des firmes étrangères. Il constate qu’ici, les Haïtiens ne vivent pas leur vie, or «la vie est d’autant plus précieuse à chaque fois qu’on sait qu’elle a une fin». C’est pourquoi il faut la vivre, dit-il, citant Corneille (« Vivez chaque jour comme le dernier… »). Il invite au plaisir, à la détente. La crise politique chronique dans son viseur, R. pense qu’on ne peut rien faire d’autre dans un pays où le théâtre, le cinéma, les concerts sont encore des souvenirs très anciens.

Un peu plus haut, à Delmas 103, c’est un tout autre bar dansant dont les vibrations transpirent la folie, la grivoiserie. On disait d’ici que le patron, contrairement à R. N., était plus ouvert à la débauche. Qu’il est également propriétaire d’un bordel à Carrefour. On n’en saura pas plus. Phara, l’interlocutrice, est beaucoup plus intéressée à vous entraîner dans ses pas de danse hystériques. À deux pas d’elle, Evens, l’un de ses clients privilégiés, se fait remarquer. Juste un regard, et Guerline a déjà tout compris. Cet ancien footballeur est le chouchou de presque toutes les serveuses de la maison. C’est l’intéressé lui-même qui le fait savoir. D’ailleurs, l’une des raisons qui explique sa dévotion à ce lieu de plaisir est de se sentir bien entourée par la gent féminine. « J’ai un revenu confortable. Je suis célibataire endurci. J’aime bien me retrouver au milieu de toutes ces jolies filles, dans cette ambiance de pénombre et de néon », lâche-t-il, sans perdre de vue ses nanas, comme il les désigne.

On redescend sur Delmas. Seuls les bars dansants tiennent le coup à un moment où les étoiles surgissent à l’horizon. Presque au dos de l’ONA, à Delmas 19, des filles, en tenue de sport, scrutent le client. Leurs yeux vont partout. Le premier venu est aussitôt alpagué. À l’intérieur, on dirait qu’il est 18 heures tant les viveurs sont nombreux ; et pourtant il est minuit. Ils dansent,– parfois dans des chambres noyées dans l’obscurité, là où toutes les folies humaines sont permises, loin des yeux et des oreilles chastes – crient et se grisent dans une joyeuse frénésie, au rythme d’un rabòday enfiévré. Le vacarme colle aux vapeurs d’alcool, aux volutes de marijuana ou de cigarette. Un ancien tube de Michel Martelly –ce chanteur devenu président– enflamme la foule. On dirait que cette musique a été écrite pour cette nuit-là, pour ce lieu-ci. Quand le DJ diffuse quelques refrains de ses chansons salaces, l’assistance répond en chœur. Les serveuses ne sont plus des serveuses. C’est la routine.

Bernadette, 19 ans, soutien-gorge pigeonnant, porte des cheveux afro et des traits enfantins contrastant avec sa parfaite maîtrise du monde de la nuit. Seule, perdue dans des déhanchements ensorcelants, elle cherche sans le dire un aventurier. Sans barguigner, elle nous parle. À cœur ouvert. Son histoire se raconte entre quelques halos de cigarette et quelques gorgées de bière. «Avant, je travaillais comme serveuse chez E. Bar Resto. Je me suis rendu compte que je perdais mon temps. Cinq gourdes pour chaque bière vendue, ça ne colle pas trop à mes talents de séductrice. Je n’ai que ça et il me faut plus pour nourrir ma fillette ! ».

Orpheline depuis six ans, Bernadette a arrêté ses études classiques en seconde parce qu’impécunieuse. Elle n’étudiera peut-être jamais la médecine dont elle a rêvé dans son enfance. Aujourd’hui, sa seule perspective : danser avec les gars qui doivent la payer pour lui caresser les fesses. Quand tout le monde est fatigué, ivre de plaisir à l’heure de regagner son chez soi, elle raccompagne l’un des clients pour une nuit arrosée au prix de 1 500 gourdes. Un peu plus au fond, au Club V., ouvert après le séisme du 12 janvier, un portrait de Nelson Mandela tranche dans cette salle acquise à une course effrénée au plaisir. Jeux de lumières. Murs entachés de quelques répliques maladroites de peintres haïtiens. Méga-hit diffusés à mille décibels. Des serveuses en livrée font le va-et-vient, approvisionnant en Prestige les tables de clients, assis dans les deux étages. Ce club, pourtant aux allures sobres, fait tout pour maintenir la cadence au pied d’une périphérie pétillante en constante effervescence.

Dans un recoin, un couple s’enlace, dansant « Oh My God » de Jay Beatz, tube très populaire auprès des jeunes. Jogging large, baskets et casquette vissée sur la tête, le jeune homme est un habitué de la maison. Demeurant à Ganthier, celui-ci y vient souvent pour partir au petit matin. « Je reçois des clients venus des zones les plus reculées de l’aire métropolitaine. Plus nos serveuses sont belles et attirantes, plus nous recevons de monde», explique F., converti depuis quelques années en entrepreneur de la nuit. D’un œil bienveillant et d’une oreille attentive, F., secondé par sa femme, veut s’assurer que tout marche pour cette clientèle qui veut vivre et qui peut consommer jusqu’à 50 caisses de bière dans une soirée.

Oui, la vie semble jouissive à Delmas la nuit tombée, loin des élucubrations et louvoiements des politiques de Port-au-Prince. Même à 4 heures du matin. L’astre blanc laisse choir son manteau. On est encore chez V., malgré eux, les clients doivent vider les lieux. Pour s’affranchir des vicissitudes quotidiennes, ou encore de n’y point penser, du moins momentanément, ils ont pour la plupart fêté. Cassé leur tirelire. Et aussi payé un pourboire qui mène souvent jusqu’à un lit furtivement partagé. C’est une ville heureuse, une ville où une serveuse vous accompagne volontiers contre un petit billet. Ailleurs, on appellerait cela la mobilité du travail. Ici, personne n’y trouve rien à redire.

N.D.L.R..- *Les noms utilisés dans l’article sont des noms d’emprunt.

Crédit: Juno JEAN BAPTISTE et Jean Daniel SENAT

 


 

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