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Haiti/Société : William Eliacin humble jusqu’au sommet.

Written on:avril 4, 2014
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eliaWilliam Eliacin, personnage attachant, est un écorché vif. Eviscéré par la vie, cet homme, qui n’est pas né avec une cuillère d’argent à la bouche, n’a jamais dévié de son rêve. Orphelin à sept ans, confronté à la disparation brutale de sa mère et de ses trois soeurs en octobre 1966, ce piocheur qui rêvait d’être médecin est finalement devenu comptable, licencié en droit et manager, l’image de Rhum Barbancourt, la plus ancienne entreprise d’Haïti. William Eliacin, adulte à 10 ans, aujourd’hui connu et respecté, s’engage en bon philanthrope dans la promotion de la culture, la préservation de l’environnement et la lutte contre les maladies cardio-vasculaires. Ce bosseur se confie à Ticket.

Quel est votre passe-temps favori?

 « C’est le travail », répond sans détour William Eliacin, manager de Rhum Barbancourt, la plus ancienne entreprise d’Haïti, fondée en 1862. 70 ans au compteur, ce « piocheur » a fait sa route jusqu’au sommet sans jamais compter ses heures. Perçu parfois comme un personnage rigoureux, austère, renfermé sur lui-même, William Eliacin reconnaît volontiers ces traits. Peu de gens savent en revanche que ce Cayen, né un 8 décembre 1943 des œuvres de Edmond Eliacin, cordonnier, et de Lyvie Jentillon, couturière, a galéré très tôt. Trop tôt dans sa vie.

 elia1Scolarisé aux Cayes chez « Frère Odile Joseph » (FIC) de la maternelle jusqu’à la quatrième secondaire, William Eliacin n’avait que sept ans quand son père passe l’arme à gauche. « J’ai eu un choc », confie-t-il. Son père a laissé cinq enfants, dont trois filles. « L’aîné des garçons, à 10 ans, j’étais déjà l’homme de la famille », raconte William Eliacin. « Je n’ai même pas pu jouer à partir de ce moment. Les jouets, comme des autos que je fabriquais avec des morceaux de bois, étaient utilisés par mon petit frère », poursuit celui qui se devait d’être une béquille pour sa mère.

Ma mère la sainte

Littéralement canonisée par William Eliacin, cette femme incarnait la piété, la dévotion envers Dieu et le courage. Du courage, elle en avait besoin pour éduquer seule ses enfants, sans se remarier. « Elle a fait notre éducation avec une machine à coudre à bras », affirme fièrement William Eliacin, toujours parmi les premiers de sa classe. « Pas grâce à une intelligence d’élite, mais parce que je suis un piocheur », explique ce gosse, qui s’est mesuré à des garçons dotés de cette « intelligence d’élite », dont Daniel Bernadel, Térilien Laroche.

William Eliacin, qui a usé pendant quatre ans son fond de culotte au lycée Philippe Guerrier jusqu’à la terminale, a dû faire des choix. Et des croix. Sur ses rêves de devenir médecin, de marcher sur les traces d’illustres docteurs de la ville comme Théard et Labossière. La famille, trop pauvre, ne pouvait pas supporter les coûts qui accompagneraient ces études à Port-au-Prince. Pudique, dans le clan Eliacin, on acceptait de crever plutôt que d’étaler sa précarité.

Pas d’adulte

elia3L’entrée au Service national d’éradication de la malaria (SNEM) a été la planche de salut. Aux Cayes, un médecin, Félix Buteau, un ami de la famille, dit au jeune homme « que ce n’est pas un travail pour lui ». Sans un sou, William Eliacin tente le coup, passe le concours pour les distributeurs de médicaments effectué à Saint-Marc, loin de son patelin. Lauréat, il décroche un poste de superviseur dans ce programme-phare de santé publique sous Duvalier, qui pourvoit des emplois en masse.

William Eliacin est affecté à Mirebalais. Il y passe deux ans. Sa rencontre fortuite avec le docteur Dieudonné, un autre ami de la famille, change la donne. « J’ai reçu un transfert pour le bureau de Port-au-Prince qui était à l’époque du côté de Chancerelles deux jours après ma rencontre avec le docteur Dieudonné », raconte William Eliacin.

La catastrophe le rattrape

Cet infortuné qui, jusqu’ici, s’est construit une carapace pour encaisser les coups durs, est à deux doigt de couler. Le drame le rattrape. « C’est la catastrophe de ma vie », soupire-t-il. Pour éviter de passer des semaines sur la route entre les Cayes et Port-au-Prince, en octobre 1966, sa mère et ses trois sœurs décidèrent de se rendre à la capitale par voie maritime. Elles moururent noyées à bord d’un bateau à moteur surchargé qui a chaviré dans la rade de Dame-Marie. Elles avaient pris place dans la cale. Son jeune frère a survécu parce qu’il était sur le pont du navire.

Comme Martin Gray, William Eliacin a vu partir les siens. Contrairement à l’auteur de «Au nom de tous les miens», il n’a pas pu faire son deuil. Sur son visage, les sourires sont devenus rares. Quelque chose en lui s’est cassé. Plus tard, un psy avait compris « que William n’avait pas enterré ses morts ». Il n’avait pas pu assister à l’inhumation de sa mère et de ses sœurs. William Eliacin a fait venir son jeune frère à Port-au-Prince après le drame.

Sa vie aurait pu couler, indique le jeune homme, qui vit à l’époque dans une pension à Chemin-des-Dalles où il est nourri et blanchi en échange de 125 gourdes par mois. On est entre 1966 et 1967. Et parallèlement à son boulot au SNEM, William Eliacin passe deux ans à l’Ecole de commerce Julien Craan. Il y étudie la comptabilité. Ensuite, William Eliacin passe le concours d’admission à la Faculté de droit et des sciences économiques. Après quatre ans d’études, il décroche son diplôme de droit.

elia2Cet autodidacte boulimique, qui dévore les ouvrages scientifiques, les romans, planifie sa transition professionnelle. Il quitte le SNEM, passe le concours pour entrer à la BNDAI comme comptable. Là encore, il est lauréat. A la Banque de développement agricole et industriel, William Eliacin rencontre Maude Coriolan. Il quitte la BNDAI pour épouser sa collègue de travail, son âme sœur en 1972. Trois enfants naîtront de cette union avec cette femme qui lui redonne goût à la vie. « Avec elle, je suis balancé », illustre-t-il.

L’aventure Barbancourt

Comme auditeur interne, le nouveau papa travaille trois ans à la compagnie américaine Esso Standard Oil. « J’étais plafonné », raconte William Eliacin, qui avait de grandes ambitions. Et le 3 mai 1976, il entre à Rhum Barbancourt comme comptable. Jean Gardère, un visionnaire, propriétaire de l’entreprise, lui avait parlé et fait découvrir des possibilités de faire carrière. 38 ans après, William Eliacin, aujourd’hui deuxième personnage de l’entreprise, n’avait pas ménagé ses efforts à côté de Thiery Gardère et d’autres pour donner corps au plan d’extension de la compagnie élaboré par Jean Gardère, le patriarche.

Pour lui, Jean Gardère avait du respect. Lui qui n’était pas né avec une cuillère d’argent à la bouche avait gagné l’estime, l’affection de son patron par le travail. « L’effort fait les forts », croit William Eliacin. Il prouve ses compétences. Se fait un nom, une respectabilité dans le pays. Du haut de ce succès, William Eliacin s’engage. Humblement. Pour donner ses lettres de noblesse à la corporation des comptables. Il va au charbon avec quelques-uns de ses pairs. Six ans après la création de l’OCPAH (Ordre des comptables professionnels agréés d’Haïti), il devient le troisième homme à avoir présidé à sa destinée. Il cumule deux mandats de trois ans.

L’engagé, le philanthrope William

elia4Eliacin le philanthrope, dont l’une des devises est « aider et servir », préside les Lion’s clubs d’Haïti. Il ne se ménage pas. Entre Port-au-Prince, Gonaïves, Jérémie, Eliacin s’occupe de ses Lion’s, fait la promotion des valeurs de cette entité installée dans 203 pays sur la planète. Il croit dans l’effort des leaders pour changer, améliorer la vie dans les communautés.

Son engagement social a poussé le manager connu et respecté à créer avec d’autres la fondation Culture Création. Il est membre du conseil d’administration de Audubon Haïti. Avec le docteur Charles Larco, il est cofondateur de la FHADIMAC. Il s’engage dans la culture, l’environnement et la sensibilisation au diabète, aux maladies cardio-vasculaires. William Eliacin, de sa poche, a créé à Gaudet, une localité dans les hauteurs de Kenscoff, une école de musique. Le support du journaliste très connu Fritz Valesco( Pitit Fèy ), fondateur de l’école de musique Dessaix Baptiste à Jacmel, a été déterminant.

Ce William Eliacin, yeux clairs et vifs, cheveux sel, avoue sa joie de voir des enfants de condition modeste jouer d’un instrument de musique. Il se met en quatre pour donner de la joie, du bonheur. C’est comme un pied de nez à l’infortune, aux drames qui n’ont pas dévié cet homme à la volonté de fer de son destin. Son seul regret, c’est de ne s’être pas engagé en politique. « J’aurais pu faire de bonnes choses, aider ». Il se turlupine un peu. Comme d’autres, il avait choisi une vie tranquille, loin de l’effervescence politique. Sans postuler un quelconque poste, il s’engage, donne l’exemple aux humbles. « L’effort fait les forts », répète-t-il souvent.

Crédit: Roberson Alphonse/ LeNouvelliste

Email : ralphonse@lenouvelliste.com

One Comment add one

  1. Laroche Pricil says:

    Qu’il est bon de conter a la jeunesse, l’histoire d’haitiens besogneux, valeureux. Parti de loin, cet homme de caractere, a su par l’etude, la rigueur au travail, l’honnetete, a se frayer un chemin dans la societe et devenir un example voir un symbole.
    Piochez encore Canal+Haiti, Haiti regorge des personnages de la trempe de Monsieur William Eliacin.

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