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Haïti/Société/Musique: Lumane Casimir, entre invisibilités et mensonges historiques.

Written on:mars 13, 2015
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lumaneCet article vise à retracer la vie et la carrière artistique de Lumane Casimir, chanteuse, compositrice et première guitariste haïtienne. Longtemps rayée de l’historiographie des arts, sous l’impulsion des mouvements féministes, l’historiographie rassemble peu à peu des lambeaux épars de sa vie. À travers l’essai Mémoire de Femmes, Jasmine Claude Narcisse exhume la vie de l’artiste. Cependant, sa biographie telle que construite à travers cet ouvrage pose un double problème.

Premièrement, elle manque de densité historique, car elle ne situe pas l’artiste dans un contexte social : une histoire sociale globale. Deuxièmement, la biographie de la chanteuse est truffée de légendes, de stéréotypes et contre-vérités historiques. Lumane Casimir est représentée comme la victime passive des inégalités de genre et de classe. Par bonheur et de façon inattendue, je suis tombée sur une interview de Renée Mireau, ancienne amie et la collègue de l’artiste, qui offre un témoignage radicalement différent des vérités établies par l’historiographie traditionnelle. On y découvre une artiste à la personnalité rebelle, stratège, déterminée, consciente de son talent.

Je souligne à l’attention des lecteurs et des lectrices que cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche sur l’histoire des luttes de femmes haïtiennes qui paraitra au courant de l’année 2015.

D’où est tirée la biographie de Lumane Casimir ?

Il existe très peu d’informations conçernant la vie et la carrière de Lumane Casimir. Les quelques traces d’elle émanent essentiellement de l’essai Mémoire de femmes de Jasmine Claude Narcisse. Je précise que l’essai en question ne traite pas spécifiquement du parcours de la chanteuse. Mémoire de Femmes est une rétrospective générale sur les trajectoires de vie des femmes publiques haïtiennes du XIXe et du XXe siècle. Il comporte aussi bien les biographies d’artistes, de militantes féministes des années 1930, de femmes politiques, dont des premières dames, ou des héroïnes de la lutte d’indépendance nationale, bref des femmes publiques et jugées exceptionnelles. Exceptionnelles, non pas parce qu’elles se détachent de la moyenne, du lot des anonymes de l’histoire, mais parce que leurs traces existent dans les archives, dans les institutions et leurs vies, leurs empreintes ne sont pas emmurées dans les silences de l’histoire. L’essai de Jasmine Claude Narcisse a l’immense mérite d’exhumer de l’oubli des individualités lesquelles sont stimulantes pour aujourd’hui et chaleureuses à notre esprit. Il réhabilite également la contribution des femmes au développement de l’histoire et de la culture et arts. Cette biographie historique ouvre des brèches pour penser les féminismes haïtiens, et, subséquemment, d’entrevoir la généalogie ou d’en faire l’archéologie.

En dépit de ces mérites, Mémoire de femmes de Jasmine Claude Narcisse recèle de nombreux problèmes théoriques et méthodologiques. Par exemple, l’absence de la dimension classe dans ses réflexions, porte l’auteure à ériger les individualités étudiées en des météores, des têtes brillantes, des perles rares. L’auteure ne tient donc pas compte du poids des capitaux sociaux, culturels, économiques et familiaux et des réseaux également dans l’engagement et la carrière des femmes publiques des XIXe et XXe siècles haïtiens. Elles tombent dans le mythe « des femmes d’exception ». Ensuite, son historiographie des individualités du XIXe siècle n’est pas dégagée des stéréotypes de genre et de classe non plus. L’essai comporte également de fausses vérités, spécifiquement en rapport à la carrière de la chanteuse Lumane Casimir. En effet, Lumane Casimir est représentée comme la victime des inégalités et des pesanteurs sociales. En vérité, Lumane Casimir était une artiste rebelle, véhémente, déterminée et consciente de son potentiel et de son talent. On découvre cette vérité historique à travers une interview –  disponible sur youtube – de Renée Mireau (mon orthographe), qui était l’amie et la collègue de la chanteuse.

Premièrement, Mémoires de Femmes ne fournit ni la date de naissance de Lumane Casimir ni celle de sa mort. Pire encore, l’auteure s’accommode de ce déni du droit à l’identité. Car, elle ne le pointe du doigt à aucun moment. Or, il s’agit d’une discrimination flagrante. Car l’identité d’une personne représente l’affirmation de son existence au sein d’une société. Elle constitue également la reconnaissance de son individualité, de sa singularité. L’identité, tout étant un droit fondamental, garantit à chaque personne la jouissance de l’ensemble de ses droits. À mon avis, Jasmine Claude Narcisse aurait dû se donner la peine de trouver ces informations, basiques mais fondamentales. Etait-elle pressurée par le temps ? A-t-elle cédé à la paresse intellectuelle ? Car les traces de Lumane Casimir existent. C’est justement ce que révèle l’interview d’une artiste contemporaine de l’artiste, Renée Mireau, vivant actuellement à Miami (Floride, Etats-Unis d’Amérique). Elle affirme que Lumane a travaillé à la Maison du Tourisme. Elle était donc fonctionnaire. Alors ses traces existent dans les archives publiques. De plus, la chanteuse participait à des tournées à l’extérieur avec sa troupe, notamment à Cuba, Porto-Rico et Miami. Donc, la chanteuse détenait un passeport, lequel est une pièce d’identité. Et, un passeport ne s’obtient pas sans un extrait de naissance, couramment appelé chez nous extrait des archives. Un ami, grand lecteur de Michel Foucault, m’a rappelée que les exigences relatives aux pièces à fournir pour l’obtention d’un passeport n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Le passeport ainsi que les autres pièces d’identité ont évolué à la fois dans leur forme, sur le plan diplomatique (dans les deux sens relatif à la science du même nom et les relations internationales), mais encore en fonction de l’évolution de la société sécuritaire ou policière. Donc, selon lui, il se pourrait bien qu’il ait été plus facile de voyager à son époque que de nos jours avec, malgré la mondialisation, le resserrement et la multiplication des frontières. Toutefois, un passeport demeure une pièce d’identité laquelle comporte obligatoirement la date de naissance de son propriétaire et d’autres informations primordiales.

La vie et la carrière de Lumane Casimir : entre invisibilités et mensonges historiques

Toujours selon Mémoire de femmes, Lumane Casimir aurait laissé sa ville natale avec pour tout bagage sa guitare. Elle menait une vie de bohème et gagnait sa vie en chantant dans la rue. C’est le peintre et plasticien haïtien Alix Roy (1930-2010) qui l’aurait « découverte » et présentée à Lise Mathon Blanchet (1902-1993). Cette dernière, séduite « par sa voix d’or », la pousse au devant de la scène, d’où son intégration au sein de Trio Astoria. Jasmine Claude Narcisse suggère que Lumane Casimir s’intègre mal au select monde artistique port-au-princien. La chanteuse subissait une double voire une triple discrimination. Elle serait discriminée en raison de son origine sociale modeste, son style de vie « peu rangée », jusque dans ses postures, son corps, son maintien…, son style comportemental en général.

Ce récit de Jasmine Claude Narcisse concernant l’enfance et la carrière de l’artiste pose de nombreux problèmes du point de vue du genre. D’abord, si l’auteure prend pour acquis l’idée que Lumane Casimir a passé son enfance dans la rue, elle est insensible aux risques liés à ce mode de vie. En effet, vivre dans la rue implique la menace permanente du viol, du harcèlement, de l’exploitation sexuelle, mais encore la privation, le froid, la solitude, le mépris, les humiliations, les  maladies, etc. En outre, Jasmine Claude Narcisse ne prend pas en compte ou ne cerne pas toute la mesure du choix de Lumane Casimir. Pourquoi quitta-t-elle son bourg natal pour une carrière d’artiste ? Refusait-elle le destin de bête de somme, lot des femmes vivant en milieu rural ? Comment sa famille et ses proches percevaient-ils son choix ? Qu’est-ce qui lui a inspiré le rêve d’une carrière d’artiste? Où a-t-elle appris à chanter puisqu’il n’existait pas d’école de chant en Haïti durant la deuxième moitié du XXe siècle ?

Soulignons que la chanteuse Renée Mireau, amie et collègue de Lumane Casimir,  ne confirme pas la version d’une enfance de rue. Originaire d’Anse-Rouge (commune du département de l’Artibonite), la chanteuse était, selon toute vraisemblance, scolarisée. Son niveau scolaire équivaudrait au certificat d’études primaires. Ce qui, notons-le, n’est pas anodin, vu la triple discrimination touchant les filles des milieux ruraux. Lumane Casimir écrivait elle-même ses chansons. Des membres du groupe l’aidaient en y apportant quelques modifications. Créatrice complète, elle contribuait également à la composition des mélodies. Ne maîtrisant pas les notes de musique, elle fredonnait la mélodie et les musiciens, dont Antalcidas Murat du Jazz des Jeunes, s’arrangeaient pour trouver les notes et le rythme juste. Lise Mathon Blanchet la découvre au Cap-Haïtien, lors des auditions pour la commémoration du bicentenaire de la fondation de Port-au-Prince. Ainsi, la carrière de la chanteuse décolle véritablement autour des années 1949, sous la présidence de Jean Dumarsais Estimé (1946-1950). Le contexte historique favorise également sa carrière. En effet, il est marqué par l’intensification des relations internationales, la promotion du tourisme (avec notamment la création de la Maison du Tourisme) et une grande visibilité de la culture haïtienne au niveau international. Ce qui implique une valorisation des musiques et rythmes populaires traditionnelles haïtiennes dont la méringue. Soulignons que cette dernière est à la fois une musique traditionnelle et une danse née sur le territoire haïtien. Elle diffère du merengue de la République Dominicaine dont le rythme est plus lent ainsi que du moringue danse-art martiale de l’Ile de la Réunion. En artiste avisée, Lumane Casimir profite de l’engouement politique de l’époque pour réssusciter et populariser des chansons du patrimoine national dont Panama m tonbe, Papa Gede bèl gason et Caroline Acaau. Avec ces titres, l’artiste connaîtra un grand succès lors de l’exposition universelle. C’est également pour répondre au politique de l’époque – notamment en matière de promotion du tourisme – que la chanteuse compose le titre (Isit an Ayiti/« Ici en Haïti »). Rappelons que cette chanson vante les charmes touristiques d’Haïti. Notre intuition de recherche est que Lumane Casimir a appris à chanter dans les milieux vaudou. Les consonances, les rythmes, le contenu de ses chansons, sa performance vocale même en témoignent. Soulignons que le vodou ouvre aux femmes les plus hautes sphères du sacré. Il représente un espace de visibilité et de performance pour les femmes, notamment celles des milieux populaires. Elles chantent, elles dansent et président les cérémonies, entrent en contact avec les loas qui les chevauchent, devenant de facto leurs prêtresses, leurs prophétesses. Ainsi, la chanteuse n’est pas venue à Port-au-Prince avec pour tout bagage sa guitare sous les bras. Elle était riche d’un « matrimoine » familial, d’une culture, d’une histoire. Et elle s’est donc appuyée sur cette richesse familiale et culturelle pour se frayer une place sur la scène musicale nationale.

Lumane Casimir se produit dans les salons et clubs huppés de Port-au-Prince (dont le Théâtre de Verdure) et aux côtés d’artistes étrangers dont Célia Cruz et Daniel Santos. Elle participait à des tournées à l’étranger dont à Miami, Panama et Cuba. L’artiste vivait de son travail, avec un salaire mensuel de 1 200 dollars. Une forte somme pour l’époque d’autant que le dollar haïtien était paritaire du dollar américain. Lumane Casimir n’était donc pas la paysanne à la voix d’or que l’on relègue à l’intermède. Elle avait conscience de son talent et de son potentiel et entendait l’affirmer. A l’instar de tant d’autres femmes des milieux populaires. En proie à des inégalités et des injustices constantes et quotidiennes, Lumane Casimir savait se défendre. Elle était mordante, véhémente et n’avait pas la langue dans sa poche.

Lumane était téméraire. Elle n’en faisait qu’à sa tête. Pour un rien, elle piquait une colère et fait une scène. Au théâtre quand les répétitions tournaient mal, Lumane Casimir ne se gêne pas de quitter la scène pour regagner sa maison. Lumane Casimir avait de l’intuition également [sorte de don divinatoire]. Elle préssentait des choses. Et, fort souvent elles se produisaient réellement.

Selon Renée Mireau, le talent de l’artiste séduisit même le président Dumarsais Estimé lui-même. Quand Lumane Casimir tomba malade, le président la prit sous ses ailes. Il lui loua une maison et engagea une infirmière pour s’occuper d’elle. Ainsi, Lumane Casimir n’est pas morte dans la grasse. Contrairement à ce qu’affirme l’historiographie traditionnelle. Celle-ci propose deux versions concernant sa mort. Selon la première version, elle serait morte à trente-cinq ans, emportée dit-on par l’usage abusif d’alcool et de la vie peu rangée et épuisante qu’elle menait. D’après la seconde version, elle serait morte « poitrinaire », c’est-à-dire de la tuberculose, mais finit ses jours à l’hôpital, secourue par les mains charitables de Lise Mathon Blanchet. Selon Renée Mireau, l’artiste était atteinte d’une leucémie. Forte et rebelle sur scène comme dans la vie quotidienne, elle s’est battue contre la maladie. Elle est même partie trois mois en« traitement » à Anse-Rouge, sa ville natale. Elle est revenue « refaite », selon l’expression populaire, et reprend même sa carrière quoique un peu faible. Mais personne ne gagne un combat définitif contre la leucémie. Pas même Lumane Casimir. Injuste et impitoyable, la maladie l’emporte au sommet de sa carrière et en pleine jeunesse. Lumane Casimir a eu droit à des funérailles dignes. Ses collègues et amies y ont participé et lui ont donc rendu un dernier hommage à la hauteur de son incomparable talent.

Et en ce qui concerne la vie privée de l’artiste ? En rédigeant cet essai, je me suis demandé si je devais en parler. Après tout sa privée ne regarde qu’elle. Cependant, la lecture de l’essai d’Adrienne Rich m’a convaincue du contraire. Selon la poétesse féministe, dire la vérité sur sa vie est une démarche éminemment politique. Car, il crée la possibilité d’existence de plus de vérité autour de soi. Lumane Casimir avait-elle une vie rangée ? Si d’ailleurs la vie d’une artiste et d’une femme publique peut-être rangée. Elle épouse un officier de la marine haïtienne (Garde côtière), dénommé Jean-Bart. Est-ce qu’elle s’est acclimatée à la vie de couple ? Etait-elle heureuse en mariage ? Personne n’est heureux en ménage. Celles qui prétendent le contraire jouent la comédie. La comédie du bonheur. Victime du sexisme ordinaire – à l’instar de tant d’autres femmes publiques d’ailleurs – on lui prêtait des liaisons avec des membres de sa troupe. Elle rabrouait les gens qui avaient l’inconscience de le suggérer. Tout en leur rappelant qu’elle était mariée et que son conjoint s’appelle Jean-Bart. Toutefois, Lumane Casimir en tant qu’artiste voyageait beaucoup. Au cours des voyages, se produisent des évènements aussi heureux qu’inattendus. On rencontre des personnes qui partagent les mêmes passions, les valeurs, les  rêves et ambitions que soi. Parfois pour sceller cette belle rencontre, on fait l’amour. Et l’artiste a eu le bonheur de vivre une belle et brève histoire. Selon Renée Mireau, Lumane Casimir aurait rencontré un « Portoricain ». De cette histoire naîtrait un enfant métis qui décéda peu après sa naissance. Ce Portoricain était-il le chanteur portoricain Daniel Santos né à la même période que Lumane Casimir et dont les carrières sont contemporaines ? Ce dernier, rappelons-le, a repris et popularisé le titre Panama m tonbe. Est-ce que c’est la chanteuse qui lui a fait découvrir cette chanson du patrimoine haïtien ? Peu importe après tout avec qui la chanteuse a vécu ou aimé. L’important pour nous est que Lumane Casimir était une artiste talentueuse, insoumise, déterminée, rebelle, fière de sa culture et de ses origines. Cette vérité historique donne du courage et facilite la vie des générations féministes qui aspire à une vie digne et autonome.

 

Crédit: Natacha Clergé

Master en Etudes de genre à

L’Université Paris 8, France

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