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Haïti/USA/100e: L’occupation américaine et les larmes de sang prédites par Hannibal Price – 3è Partie

Written on:juillet 27, 2015
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Leslie Péan

Leslie Péan

L’intervention américaine a été décidée plus d’un an avant le 28 juillet 1915. La correspondance entre Roger Farnham, vice-président de la City Bank et le secrétaire d’État américain Williams Jennings Bryan en date du 22 janvier 1914 en atteste [1]. D’ailleurs, au cours des échanges de Farnham avec Bryan, ce dernier devait s’esclaffer d’entendre que la langue officielle d’Haïti est le français. Il dira alors choqué « Quoi, des nègres qui parlent français [2] » (What, niggers speaking french !). L’occupation américaine s’attachera à faire la promotion du créole car c’en était trop pour les racistes blancs de se retrouver en face de nègres parlant français ! Le formatage des subjectivités racistes demandait autre chose.

Roger Farnham était incontournable sur le marché financier haïtien depuis l’imposition de la participation de la City Bank à hauteur de 50% dans l’emprunt de 1910. Un emprunt dont les échos continuent depuis lors. La kyrielle de dettes inaugurée avec la dette de l’indépendance a continué avec la dette de 1922 de 40 millions de dollars contractée sous l’occupation américaine. Ruses et maquillages ne peuvent masquer reniements et abandons qui accompagnent ce qu’il faut bien appeler notre méchanceté. En effet, malgré l’occupation étrangère, nous n’arrivons pas à remettre en question notre étrange trajectoire de peuple et à prendre les actions qui s’imposent pour redresser la situation.

Le message de corruption parle à la classe politique à travers l’emprunt de 1910. Ce n’est plus le collier de fausses perles ne valant pas cinq dollars, offert par l’Américain James McDonald à Célestina Simon, la fille du président Antoine Simon, pour convaincre son père de signer le contrat de chemins de fer. La corruption des Américains continue d’être personnalisée mais avec des sommes qui interpellent. Le plein est fait avec 175 000 dollars de pots-de-vin distribués aux dirigeants du pays pour les porter à approuver l’emprunt de 1910. Les bénéficiaires sont le président Antoine Simon, son fils Antonier, ses ministres, des sénateurs, des députés et ambassadeurs. Les rivalités qui ont émergé lors de la séparation du pactole ont permis au public de connaître la réalité et les montants reçus par chacun de ceux qui ont souscrit à cette imposture [3].

La corruption financière sous l’occupation

L’occupation américaine de 1915-1934 commence par imposer la loi martiale le 3 septembre 1915. Le pays vit sous l’état de siège durant l’occupation avec des pratiques qui rivalisent de cruauté avec celles de l’holocauste nazi en Allemagne hitlérienne. Le journal Le Courrier haïtien [4] du 26 février 1921 relate la mort de 5,475 prisonniers au camp de concentration de Chabert dans le Nord et la mort de plus de 4,000 prisonniers dans les prisons du Cap-Haitien de 1918 à 1920. Une situation exécrable dénoncée par l’Union Patriotique dirigée par Georges Sylvain lors de la présentation de son Mémoire à l’audition au Sénat américain le 5 août 1921.

La répression affecte spécialement les paysans haïtiens qui sont dépossédés. Plus de 30 mille hectares des meilleures terres sont accaparées par les compagnies américaines pour cultiver des denrées exportables, réduisant ainsi l’espace agraire consacré à la production vivrière. Les paysans sont aux abois et protestent contre la corvée établie par les Marines pour les obliger à travailler gratuitement dans la construction des routes.

Au cours de l’occupation, 300,000 paysans haïtiens vont émigrer pour aller travailler comme coupeurs de canne d’abord à Cuba puis en République Dominicaine. Ces paysans haïtiens représentant plus d’un tiers de la population active (plus de 15 ans) sont vendus comme du bétail par des négriers haïtiens, qui renouvellent à leur façon les pratiques esclavagistes des petits rois africains. Ce mouvement débordera d’intensité au rythme de la demande de main d’œuvre des compagnies américaines établies en République Dominicaine.

Dans l’ouvrage intitulé Le saccage, qui est le tome 3 de la série Économie politique de la corruption en Haïti 1915-1956, j’ai évoqué le point de départ de la corruption sous l’occupation en ces termes :

« Les Américains ne vont ni interdire, ni interrompre la corruption financière. Au contraire, ils en profiteront. C’est dans son compte privé que l’amiral Caperton déposa les fonds du gouvernement séquestrés en août 1915. Ce qui fit dire qu’il s’appropria la rondelette somme de US$ 216.000 du saccage du trésor public [5]. [….] Selon François Dalencour,  » au cours de l’exercice 1919-1920, le quartier-maître américain de la gendarmerie dépensa irrégulièrement une valeur de 96.000 dollars ; aucune punition ne fut infligée, le Département d’Etat ayant sollicité le silence [6]. » [….] Les forces d’occupation américaine laisseront d’autres images fortes dans l’imaginaire collectif des Haïtiens. Par exemple, William Cumberland, le conseiller financier américain, qui imposa la taxe d’émigration sur les travailleurs haïtiens se rendant à Cuba, s’appropriera également une partie de ces fonds. Selon Georges Séjourné, Cumberland « se lança dans l’augmentation exagérée des taxes, puis fit, par une loi dite d’Emigration, une organisation qui rappelait exactement l’une des formes de traite des nègres interdite par la Société des Nations, sous le couvert de laquelle le paysan haïtien devint une “denrée d’exportation vers Cuba et la Dominicanie”, un moyen fiscal représentant US$21 par tête (le pourcentage du Dr Cumberland représentant $1.05) [7].  » William Cumberland prendra d’autres libertés grâce à son rôle de conseiller financier. Il opéra des investissements dans l’achat de titres de la dette haïtienne qu’il revendit avec de juteux profits. Egalement, il investit dans une plantation de sisal plus d’un million de dollars en 1923 qui lui rapporta de gros dividendes au point que le Département d’Etat décida d’interdire les investissements privés aux officiels américains [8]. C’était trop tard, Cumberland avait déjà outrepassé les règles d’usage en matière de conflits d’intérêts. Depuis lors, les Haïtiens qui l’observaient dans ces multiples combines, utiliseront le terme « cumberland » en créole toutes les fois qu’ils voudront faire un détournement, organiser une forfaiture, commettre un délit d’initié ou encore favoriser une concussion. Les  » cumberland  » sont donc toutes sortes de malversations, d’escroqueries et de prévarications qui émargent au registre de la corruption financière. Après tout, William Cumberland n’avait fait que se conformer à la politique d’absence de contraintes administratives qui semblait être celle des autorités de l’occupation. Un de ses successeurs, Arthur Millspaugh, conseiller financier de 1927 à 1929, ne sera-t-il pas démissionné [9] par le Haut Commissaire américain John Russell ? Sa faute avait été de vouloir contrôler les dépenses et les comptes de ses collègues dont le Haut Commissaire américain, le receveur américain des Douanes, le directeur américain des Contributions, le chef américain de la Gendarmerie, le chef américain du Service d’Hygiène, le chef américain des Travaux Publics, le directeur américain du Service Technique d’Agriculture, etc. [10]. »

On retrouve l’univers des  » cumberland  » sur le plan électoral. C’est là qu’on voit aussi que l’élément étranger n’est pas toujours irresponsable dans les malheurs d’Haïti. Ce qui avait conduit Hannibal Price à écrire : « quand les Haïtiens se font la guerre, c’est pour obéir aux injonctions rivales de deux ou trois puissances qui se partagent l’influence dans la direction de nos affaires et qui sont représentées même comme l’objectif exclusif du vote que nous donnons dans nos élections de toute sorte[[Hannibal Price, De la réhabilitation de la race noire par la République d’Haïti, Port-au-Prince, Imprimerie Verrollot, 1900, p. 702. !!! » (à suivre)

………..

* Économiste, écrivain

[1] Roger L. Farnham to William Jennings Bryan, January 22, 1914, Records of the Department of State referring to the Internal Affairs of Haiti, US National Archives and Record Administration, College Park, Maryland.

[2] Hans Schmidt, The United States Occupation of Haïti, 1915-1934, Rutgers University Press, 1971, p. 48.

[3] Leslie Péan, Haïti — Economie Politique de la Corruption, Tome 2, L’Etat marron (1870-1915), Paris, Editions Maisonneuve et Larose, 2005, p. p. 277-278.

[4] Inquiry Into Occupation and Administration of Haïti and Santo Domingo, United States Congress, Senate Select Committee on Haïti and Dominican Republic, Washington, D.C., volume 1, 1922, p. 32.

[5] Lire Heinl et Heinl, Written in Blood, Houghton Mifflin Company, Boston, 1978, p. 409.

[6] François Dalencour, Précis Méthodique d’Histoire d’Haïti, Chez l’Auteur, P-a-P, 1935, p. 152.

[7] Georges Séjourné, Petite Propriété, P-a-P, Haïti, 1938, p. 13.

[8] Gayle Plummer, Haiti and the United States, op. cit., p. 114.

[9] Dantès Bellegarde, L’Occupation américaine d’Haïti – ses Conséquences Morales et Economiques, Imprimerie Chéraquit, P-a-P, Haïti, 1929, p. 31.

[10] Leslie Péan, Économie Politique de la Corruption, Tome III, Le saccage 1915-1956, Paris, Maisonneuve et Larose, 2006, p. 99-100.

Credit:  Leslie Péan

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